Peut-on se passer des Rolling Stones ? Est-il possible d’aimer le rock en n’ayant que faire de ceux qui ont parfois été désignés comme étant “le plus grand groupe de rock du monde”? La réponse est oui, vous pouvez retourner à vos occupations. Quoique. Une telle déclaration peut encore de nos jours faire hurler beaucoup d’amateurs de rock. “Comment ?! Vous n’aimez pas les Rolling Stones ?! Retournez donc écouter Celine Dion, vous ne connaissez rien au rock!” Du calme.
Alors je ne déteste pas les Rolling Stones, loin de là, mais ils ne font pas tourner mon monde. Ils ont bien sûr marqué l’histoire du rock, c’est indéniable, et il y a de grandes chansons. Je ne remets pas en question leur impact culturel. Les Stones ont certes été grandement marquants, mais ont assez vite perdu de leur pertinence (après 1973 pour certains, dès la mort de Brian Jones pour d’autres)
Qui a besoin des Rolling Stones alors que (par exemple) les Stooges existent ? Les Stones ont incarné une certaine grandeur du rock,mais aussi sa décadence et sa chute. Ils ont figé le rock pour le transformer en un cliché pour publicitaires en mal de frisson.
Un cliché que Led Zeppelin poussera à son paroxysme, en dix fois pire. Excès en tous genres, puis rock de stade perdant son âme (qu’il a sans doute vendu au diable, comme selon la légende de Robert Johnson qu’il admirait) à coups de riffs bien sentis par le sieur Keith, Mick Jagger faisant son jogging sur une scène aussi grande que son ego, quand il n’est pas à s’acoquiner avec la jet-set et à consommer des mannequins interchangeables.
Le rock devient tendance, une machine à sous dont le logo est placardé et vendu sur toutes sortes de produits. La pop (dans le pire sens du terme, ce mot étant finalement assez vague) est déjà là pour ça. Mais on peut tout de même remercier les Stones pour avoir fait découvrir le blues aux jeunes anglais, et d’avoir inspiré de nombreux artistes de qualité, comme le montre cette sélection purement subjective de reprises de leur répertoire. C’est peut-être que du rock’n’roll, mais j’aime ça.
Devo – Satisfaction
Les geeks d’Akron, Ohio donnent un sacré coup de fouet à ce sempiternel standard du rock, dans une version robotique au bord de la saturation. Meilleure reprise de ce morceau trop entendu. En fait, elle surpasse largement l’originale. La version des Residents n’est pas mal non plus, et pousse le bouchon encore plus loin en matière de bizarrerie.
Mo-Dettes – Paint it Black
On nous bassine avec les Slits, mais on ne parle jamais des Mo-Dettes. Ces anglaises menées par Kate Korus, justement ancienne membre des Slits et la bassiste Jane Crockford (qui fut l’épouse du batteur de Madness), firent en quelques singles un post-punk accrocheur, rafraichissant, primitif et rythmé aux influences dub, comme sur cette géniale reprise de Paint It Black, à la limite du sacrilège, donc essentielle. L’ensemble de leurs singles est regroupé sur The Story so Far, compilation de 1980 réédité en 2019 à la chouette pochette représentant les membres du groupe dans un style cartoon oscillant entre les dessins animés Hanna-Barbera et Archie Comics.
Little Richard – Brown Sugar
Little Richard, un des initiateurs originels du rock transforme ce fameux titre controversé de l’album Sticky Fingers en irrésistible soul groovy, avec ses cuivres typiquement millieu 60s/début 70s. Le petit Richard chante comme personne et donne une leçon à l’un de ses nombreux élèves qu’est Mick Jagger.
Sharon Jones & the Dap-Kings – Wild Horses
On reste dans la soul avec Sharon Jones, regrettée chanteuse qui avait percé avec ses Dap-Kings dans les années 2000. Elle reprend ici un autre morceau issu de Sticky Fingers, la ballade Wild Horses pour une compilation de reprises soul des Stones du magazine Mojo. Une reprise plus dramatique mais belle qui rappelle les grands jours du label Stax dans les années 60.
Mick Farren – Play with Fire
On dit souvent que les critiques de rock sont des musiciens frustrés. Et quand ils passent à l’acte, c’est rarement mémorable. A l’exception toutefois de Mick Farren, éminente plume du NME dans les années 70 et auteur d’une biographie de référence sur Gene Vincent, jamais traduite en France. Farren transforme cette ballade psychédélique en une petite bombe punk à la sauce new-yorkaise, entre Lou Reed et Richard Hell, mieux que l’originale. Marc Bell, batteur de ce dernier avant de devenir Marky Ramone, joue sur cette excellente reprise.
Dead Moon – Play with Fire
Même titre, mais du point de vue des fantastiques Dead Moon, dont on ne parle jamais. Formés à la fin des années 80 par le couple Fred et Toody Cole, Dead Moon joue un garage punk teinté de country dépouillé et explosif qui évoque fortement Roky Erickson. Sur cette (trop) courte version de Play With Fire, c’est d’abord Toody qui chante, avec son chant sincère et joliment maladroit à faire fuir un juge de télé-crochet avant que Fred ne reprenne le relais, accélérant la chanson et faisant monter la tension. Bien entendu c’est génial, comme pratiquement tout ce que fait Dead Moon.
Barrence Whitfield & The Savages– Under my Thumb
Barrence Whitfield, figure de la scène garage américaine des années 80 livre une sympathique version festive à défaut d’être inoubliable: le saxophone et la guitare sonnent typiquement millieu-fin des années 80, ce qui gâte un peu les choses, mais Barrence et ses sauvages ne manquent pas d’énergie et de bonne volonté.
Question Mark & The Mysterians – Empty Heart
Éternel auteur de 96 Tears, standard absolu du rock repris par les meilleurs éléments du proto-punk (Iggy Pop, Modern Lovers, Suicide..) Rudy Martinez alias Question Mark refit surface à la fin des années 90 sur le label Norton, avec un live (Do you feel it baby?), et quelques singles.
Malgré le passage du temps, ? sonne comme au premier jour et n’a rien perdu de sa fougue, comme on l’entend sur cette reprise plus que convaincante de Empty Heart, renforcée par ce son d’orgue distinctif qui les a rendus cultes. Cette version est une contribution à une collection de singles du label Norton sur laquelle leurs groupes reprennent le répertoire des Stones.
Reigning Sound – I’d much rather be with the boys
Fondé par Greg Cartwright, membre des Compulsive Gamblers et des Oblivians, Reigning Sound est un peu l’antithèse de ces derniers. Loin de leurs furies électriques folles furieuses, Cartwright invoque une sensibilité pop et un certain sens des mélodies. Il n’est donc pas si étonnant que Reigning Sound reprend dans leur style bien à eux I’d Much Rather be with the Boys, un joli titre plus pop inspiré par Phil Spector et les girl-groups des sixties, particulièrement les
Ronettes. Le morceau a également été chanté dans une touchante version acoustique par Johnny Thunders, ce qui est encore moins surprenant, celui-ci étant un admirateur des Stones et des Shangri-Las. Et pour boucler la boucle, Ronnie Spector a repris la chanson à son tour, en 2016.
Alex Chilton – The Singer not the Song
Si les compositions d’Alex Chilton, la tête pensante de Big Star et l’ancien ado-star des Box Tops ont grandement influencé des groupes indés qui l’ont suivi, les reprises étaient également légion dans son répertoire. Bien que Chilton avait auparavant chanté Jumpin’ Jack Flash (en 1970, lors des sessions pour Free Again), c’est plutôt
The Singer not the Song qui nous intéresse ici. Une chanson des Stones considérée comme mineure, ou au moins secondaire sur laquelle il insuffle de l’émotion et un optimisme teinté de nostalgie comme souvent dans sa musique. Et c’est ce qui fait son charme.
Swamp Rats – It’s not easy
Obscur groupe garage sixties provenant d’une banlieue de Pittsburgh, les Swamp Rats ne sortirent qu’une poignée de singles, essentiellement des reprises. Comme beaucoup de ces groupes plus ou moins éphémères, ils furent redécouverts par des archéologues du rock à la fin des années 70 et leurs 45 tours firent l’objet d’une compilation au titre curieux mais dans l’air du temps, Disco Sucks. Les Swamp Rats font de It’s not easy, titre rock’n’roll à la Chuck Berry, une petite pépite proto-punk similaire aux Wailers qui fait la joie des amateurs du genre.
The Masonics – Long Long While
Groupe de la scène de Medway composé de deux anciens membres des Milkshakes (Mickey Hampshire et Bruce Brand), ils reprennent sur l’album Outside Looking In, (un de leurs meilleurs) Long Long While, ballade des Rolling Stones sortie en 1966. Ludella Black (chanteuse des Delmonas) interprète la chanson et lui confère une élégance sombre. La guitare et l’orgue donnent une belle atmosphère de fin de soirée, légèrement tragique entre fifties et sixties que l’originale n’avait pas.
The Wildebeests – Please Go Home
Autre groupe de Medway, les Wildebeests sont un trio constitué de John Gibbs (également membre des Masonics), Lenny Helsing et Russell Wilkins (Milkshakes). Ils livrent ici une reprise du bluesy Please Go Home assumant encore plus ses influences Bo Diddley, mais en plus électrique et avec quelques effets en prime. Leurs reprises de bonne facture choisies avec soin, dispersées sur plusieurs 45 tours, sont rassemblées dans la compilation Gnuggets, où on y trouve aussi des réinterprétations de Devo, des Clash, de Wire ou encore Link Wray.
Ronnie Bird – Elle m’attend (The Last Time)
Et un français pour finir: Ronnie Bird, le French Mod par excellence. Adaptant des titres anglo-saxons en français comme ses contemporains des yé-yés, Ronnie Bird tire cependant son épingle du jeu par le choix de ses reprises et un certain panache. Il conserve l’esprit des originaux sans les dénaturer, comme avec Elle m’attend, adaptation de The Last Time. Ses musiciens tiennent la route face aux anglais et son chant est à lui seul une capsule temporelle de la France du milieu des années 60. Si il avait été américain, sa version de The Last Time aurait tout à fait pu figurer sur les compilations Pebbles ou Back From The Grave.
Ça vaut bien The Bittersweet Symphony…
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