Il y a en musique une théorie un peu bancale qui prétend que l’on est ce que l’on né. Comprendre qu’on aura beau se cultiver, s’ouvrir à des styles très divers sans parfois même ne rien s’interdire, on finit toujours par revenir à ses premières amours. Rien de plus normal : la musique est un marqueur fort de l’adolescence et l’adolescence, après avoir été honnie, détestée même (à juste titre, on est bien d’accord) s’offre toujours à un moment ou un autre un improbable retour en grâce, tout simplement parce qu’elle est un marqueur fort de la vie. La petite pépite régressive du moment se nomme My Little Words et est l’œuvre d’une escapade du bassiste et claviériste de Sugar For The Pill, Stephanos Manousis opérant sous le nom de Yellow Red avec son compère et producteur Alex Bolpasis déjà repéré par ici pour son travail sur le très bon premier album de Youth Valley.
Sorti sur l’épatant label grec Make Me Happy, le petit bonbon jaune et rouge, forcément, est une virée au plus profond de souvenirs vivaces et régulièrement entretenus par pléthore d’artistes sombres et romantiques, mus par la farouche volonté qui n’a de contradictoire que l’apparence de nous faire danser sur de la musique toute aussi caverneuse et froide, mais irrésistiblement entrainante. On a beau lui chercher tous les noms du monde, elle se trouve comme ici aux frontières de la synth pop, de la new wave, de l’EBM ou de la cold wave. My Little Words en possède tous les codes, maitrisés avec un certain sens de la perfection par Yellow Red : un véritable tourbillon synthétique soutenus par des beats parfois à gros sabots certes, mais diablement efficaces, une voix dense et profonde, parfois à la limite de la parodie caverneuse façon Andrew Eldritch mais surtout basé sur des mélodies d’une efficacité confondante qui s’immiscent sans peine en toute intimité dans le tiroir à chansons entêtantes. Si on vous épargnera les influences du duo qui couvre la moitié des groupes à synthétiseurs des années 1980 voire des suivantes, on peut néanmoins évoquer une proximité d’esprit avec les productions de l’excellent label parisien SVN SNS dans les années 2010 mené par le musicien David Nothing et plus encore, même s’il s’agit de la même nébuleuse, des trop rares canadiens de Chevalier Avant-Garde dont nous saluions ici le particulièrement réussi dernier album en date, Death Drive, il y a 3 ans.
Si sa pochette colorée et ses illustrations façon Windings laisseraient plutôt présager d’un univers pop et léger, My Little Words tout en tenant son rythme soutenu sur la longueur joue sur un certain nombre de contrastes qui l’amènent à explorer diverses facettes de ces musiques synthétiques sombres mais peut-être pas toujours si froides que ça tout compte fait. La vie a ses ambivalences et Stephanos Manousis en fait la matière de ses chansons claire obscures, louant l’amour et ses fins tragiques, entre-autre affres qu’un quotidien passé à tenter de se connecter les uns aux autres, en vrai ou en faux. Peu importe que les chansons parlent de peine et d’amertume, quelques hochements de tête voire l’envie d’oser de discrets pas de danse deviennent rapidement irrépressibles exactement comme quand, fut un temps, fleurissaient de ces batcaves new wave où les corbeaux s’encanaillaient toute la nuit durant au son de Clan Of Xymox ou Trisomie 21.
My Little Words n’aurait pas à lui tout seul la capacité de tenir toute une nuit mais il faut reconnaitre au duo une certaine aptitude à enchainer les temps forts. En fait, dès l’entame, l’album s’appuie sur trois morceaux surpuissants pour ne quasiment plus relâcher la pression, naviguant avec une certaine habileté entre les écueils des divers styles sus cités pour n’en retenir que les aspects les plus plaisants comme sur l’étonnant Love Is Death And Devotion qui commence comme un titre d’EBM d’outre-tombe avant de s’envoler en toute légèreté sur des gimmicks de synthé virevoltants. Tout au plus regrettera-t-on sur ce titre comme sur quelques autres des fins interminables où, ce qui voudrait sans doute être une forme synthético-psychédélique de mantra répétés à l’infini finit surtout à force par ressembler à une étonnante façon de ne pas parvenir à conclure. Un petit défaut largement supportable au vu de ce qu’apporte le disque en réalité. Car outre la madeleine pour vieux corbeaux pas tout à fait repentis, My Little Words est avant tout une surprenante machine à tubes.
On l’a dit, le triptyque inaugural What’s Down On This Road (meilleur morceau synth pop de l’année si ça se trouve), Live A Little Lie (un breakbeat dantesque dans une orgie de synthés) et My Little Words (le morceau, sublime) est l’époustouflante entrée en matière d’un album qui ne va même pas faiblir, ou si peu. My Own Way To Live est un peu plus faible, offrant un temps de respiration avant de reprendre de plus belle avec Start All Over, un micro hymne pour stade champêtre que l’on aurait bien vu du côté de chez Too Good To Be True à copiner avec l’excellent Blood Knows ou le très réussi Take Me Away impeccablement équilibré entre une rythmique entrainante et des guitares qui virevoltent sur un nappage synthétique même pas trop sucré. Love You ‘Till the End et Turn The Page sont de ces morceaux portant une forte charge romantique que l’on se verrait bien entonner avec un air mystérieux pour mieux séduire l’être à aimer ; sur une falaise en bord de mer, au coucher de soleil, le cliché serait parfait et forcément efficace. Enfin, comment ne pas voir dans le ralenti Life Is A Farse toute l’influence du Cure du tournant des années 80/90, tentative modeste et somme toute réussie de s’approcher de l’inégalable Same Deep Water As You.
Si l’adolescence se dessinait essentiellement en noir et gris, Yellow Red décide à travers ce premier album d’en colorier le souvenir d’aplats vifs. Cela ne change peut-être pas grand-chose au fond mais rappelle que la plupart d’entre-nous parvient tout de même à en sortir pour se projeter vers un avenir plus lumineux et chargé, même si c’est à dose plus ou moins variables, d’espoir. Alors oui, 15, 20, 30 ans après, l’amour n’est toujours pas bien simple, le monde ne tourne toujours pas très rond et aucun bienfaiteur n’est parvenu à éradiquer la connerie humaine, entre autres fléaux. Mais il reste ce goût immodéré pour la musique qui s’est patiemment construit au gré de rencontres durables ou furtives et qui renvoie à tous ces marqueurs de vie, toutes ces ambiguïtés intemporelles que Yellow Red souligne joliment.

