On avoue que le titre est légèrement tape-à-l’œil, mais malheureusement assez approprié. “Malheureusement”, car je dois bien être l’un des rares dans la galaxie de webzines plutôt pointus à considérer Mylène Farmer comme une grande, sans doute plus importante encore que d’autres icônes anglophones (nommons-la tout de go : Madonna, et peut-être même Björk, ça se dispute…) par l’audace de ses choix, thèmes et évolutions. C’est sans oublier le parfum de mystère plus que de scandale d’ailleurs, faisant encore effet quarante ans après, preuve indubitable. Par l’écriture. La voix. Le style. Le travail de cohérence. L’aura internationale. La magie, quoi… J’enrage quand certains se refusent, à défaut d’y penser, à dresser des ponts entre un Jean-Louis Murat, Les Occidentaux et Farmer, mais aussi Éric Serra ou Uman pour ne citer qu’eux, tant de multiples connexions et croisements sont possibles, évidentes, relevant d’un renouveau melancochic pop et français des années 80/90. Une telle longévité ne peut être fondée sur du flanc. Le reste relève de la sensibilité ou, plus triste, de postures trahissant de certains une incuriosité d’autant plus dommage qu’elle est snob, donc parfaitement évitable.
Mais alors : pourquoi, à notre grand dam, approprié, ce foutu titre d’article ? Parce que d’abord le nom : C’est à qui le tour, qu’on aurait trouvé plus judicieux réduit à l’apostrophe “À qui le tour“. Parce que la pochette de single, franchement bof-bof et dont l’encadré orange nous fait penser à une marque de jus redesignée pour Terre d’Hermès. Honnêtement, Sony, pourquoi…? Parce que la musique aussi et l’usage de l’autotune. Loin d’être une catastrophe, le titre, aussitôt écouté, est oublié. C’est lyophilisé. Et ressemble à pas mal d’autres de la dernière “période Mylène” ayant commencé au début des années 2010 (après Bleu noir) tout de même ; sans doute la moins audacieuse. Ce single fait donc suite à une Confession molle du genou, qui plus est dédiée à l’ami David Lynch à l’occasion de l’édition 2025 de Cannes, mais également à L’emprise (2022), album co-produit par Tepr et Woodkid, certes solide et propre, mais qui ne nous avait pas soulevé non plus.
Plus grave encore : parce que les textes : “Là / Le sexe est mort / Le sexe a tort / Sexy dort”. “Sexy quoi ?” Mylène appellerait son mec “sexy” ? On s’y refuse. Quant au “là”, pourquoi ne pas l’écrire en “las”, tant l’homonymie (un truc type, “ah bah là, c’est mort”) n’a pas de sens ? En plus d’être laid ? On craindrait presque que Mylène ait fait usage de ChatGPT comme elle avouait l’avoir essayé sur TF1, à l’occasion de la sortie du film de Yann Gozlan , Dalloway, I.A. qu’elle doublait.
Pourquoi ne plus rien dire / Plus rien écrire /
Peur de tout / Alors, on se met où ?
A priori, des thèmes relativement dignes d’intérêt (l’anomie, le repli contemporain, le recul du texte) et que pourtant peu d’artistes de cette stature saisissent. Mais pourquoi une telle fragmentation des phrases ? Ces bouts désarticulés ? Puis :
“Toi, Moi : Plus de rendez-vous / Toi, quoi: Faire le tour du monde ?” Pour, un peu plus loin : “Quoi : Le texte est mort / Contexte… effort“. On ne comprend pas si le style haché se veut une illustration de cette fameuse formule prémonitoire de Léon Bloy à Ernest Hello – nous étant revenue via le recueil de critiques de Juan Asensio, Le temps des livres est passé – ou bien s’il s’agit d’une dénonciation utilisant inconsciemment les moyens dénoncés, arroseur arrosé, tant on a déjà remarqué cette fâcheuse habitude chez Farmer ces dernières années. À lire sans musique, l’exercice n’est pas des plus agréables. C’est d’autant plus dommage que Mylène est devenu Farmer par ses choix : c’est l’écriture et sa culture, articulées à une sensibilité et une voix hors pair, un sens du détail et de la cohésion (de la production musicale, des pochettes aux clips et concerts, le tout chapeauté sur le long cours par Laurent Boutonnat), qui ont fait sa légende.
La réponse à notre problématique fait peur, car on se risquerait à un triste “oui” si la tendance se poursuit. On la connaît suffisamment pour savoir qu’elle saura nous surprendre, mais une pirouette, est-ce suffisant pour rétorquer un “non” ferme et rassurant ? On ne sait. Quand on jette un regard sur les décennies 80 à 2000, c’est tout de même un parcours qui fait rêver. Mais ce n’est décidément pas avec ce titre qu’on convaincra les sceptiques.

