Cannibale / Life Is Dead
[Born Bad Records]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Cannibale - Life Is DeadDevenu en quelques années l’un des porte-étendards du label Born Bad Records, Cannibale a initié en 2017 avec No Mercy For Love, son premier album sous ce patronyme, une transition formidable d’une formule assez classiquement “indie rock” vers quelque chose de beaucoup plus libre, original, débridé qu’on qualifiera, faute de mieux, de “prog-rock tropical”, pop, psychédélique et inclassable. Ce mouvement s’est fait en “marchant” (ou en dansant, pour être plus précis), affirmant son originalité et sa personnalité mouvante au fil des disques. On a accueilli le premier essai avec moins de scepticisme que de frustration d’avoir perdu la promesse d’un Talking Heads français esquissée par le groupe lorsqu’il s’appelait encore Bow Low. Not Easy To Cook nous a définitivement convaincu qu’il y avait du vrai, du bon, du sonore et du génie à s’engager dans cette voie. Life Is Dead marque l’aboutissement incroyable d’un mouvement de libération qui livre, avec ce troisième album, une sorte de sommet créatif pour le groupe et un disque proche du sans faute.

Dire à quel point Cannibale se réalise en tant que groupe adulte, dingue et décomplexé à travers ce disque est un euphémisme. Il y a dans cette musique une absence de frontières, de prise en compte des règles, une joie de résonner qui emporte tout sur son passage, comme si le groupe ne s’embarrassait à aucun moment de réfléchir à son projet de manière intellectuelle, de savoir si on le prend pour un ancien ou un moderne, un bon faiseur ou un combo de génie. A son échelle, Cannibale incarne ce qu’on tient comme l’ADN d’un Born Bad Records, label si conservateur et soucieux d’histoire qu’il fait de ses multiples actes de référence au passé un vrai gage de modernité. C’est ce que fait Cannibale à son échelle : digérer, recycler, réinterpréter, mais avec une telle puissance et une telle ingénuité qu’il ne viendrait à personne l’idée de considérer cette musique comme autre chose que contemporaine et pleinement dans son temps.

L’album est roboratif avec ses 13 morceaux mais jamais redondant ou ennuyeux. On s’y engouffre par un Life Is Dead (le morceau) fringant et soutenu par une ligne de basse imparable, autour de laquelle le groupe et le chant développent une succession de motifs et de circonvolutions à l’organisation baroque qui en imposent. C’est bon, touffu, dense et aussi simple d’accès que si on assistait à la naissance d’un morceau en direct. Il y a chez Cannibale une simplicité apparente qui masque une science des développements bluffante et fascinante. Es El Amor est un morceau disco et hispanisant, autant dire une curiosité qui nous renvoie aux audaces d’une Mano Negra groovy du cul qui aurait fait son stage de 3ème chez les Pixies.

Ce qui est génial avec Cannibale, c’est qu’on ne sait jamais à quoi s’attendre, ni vraiment pourquoi ils font ça. On a déjà parlé de ce King of The Attic partagé avec Fabrice le chanteur de Frustration qui s’était rangé direct dans notre classement des morceaux préférés de cette année, mais ce n’est pas la seule surprise que nous réservent les Ornais. Cannibale se prend pour The Doors, pour David Byrne, pour Jah Wobble, pour les Clash et pour un groupe Français qui n’en encore jamais existé. Leur mixture fait penser à un foutu voyage dans une jungle sandiniste où l’on croiserait des tas de groupes bizarres et complètement azimutés. Il y a des punks à rangeots qui sont tombés dans une faille spatio-temporelle, des skins Blacks avec des camisoles, Francky Vincent qui s’envoie des Vahinées en fauteuil en buvant du petit lait dans des noix de cocos, une bande de vieux nazis avec des strip-teaseuses en cuir, le petit fils par alliance de Syd Barrett qui se fait refiler du LSD au mescal par un cousin de Timothy Leary.

Cannibale fait avec ce disque de ses quelques faiblesses résiduelles (un anglais accusant parfois une pointe d’accent, une tendance à la dispersion, une forme de grandiloquence) ses meilleurs atouts. Il y a dans cette capacité à cultiver sa différence et à produire une oeuvre complètement unique en son genre une forme de réalisation tout à fait exceptionnelle. Taste Me marque à cet égard une réussite formidable, si pas la plus spectaculaire. La chanson est fabuleuse, chantée d’une voix de crooner revenue de tous les combats qui fait penser à la magie majestueuse de Tav Falco à son meilleur. La guitare évolue dans un registre de bande-dessinée, tandis que les chœurs et les arabesques nous projettent dans un ailleurs fantastique, moite et en même incroyablement familier et confortable.  Le morceau pourrait durer trois ou quatre minutes qu’on y resterait bien à attendre la suite. Il y a, dans chaque chanson de Cannibale, un suspense attaché à l’incertitude de ce qui vient et de ce qui suit. C’est cette incertitude qui rend le disque passionnant. Il y a bien sûr des chansons qu’on aime moins que d’autres (I Dont Want To Rot, brouillon), voire certaines qu’on trouve peu réussies voire un peu plus banales (Beware The Bird) mais l’ensemble pétille tellement, resplendit, éblouit si souvent qu’il faudrait être fou pour passer à côté. Cannibale se permet tout, même de chanter a capella, quelque part entre les Kinks et Bowie sur un Let Enter The Light magique et hors du temps. Que dire d’un Chasse à contre à l’audace wilsonienne, qui illustre toutes les certitudes, la maturité et l’inventivité du groupe?

On dit souvent que le troisième album est le révélateur pour les groupes de ce qu’ils peuvent donner de meilleur (ou de pire). Life Is Dead est une superbe confirmation du talent de Cannibale et une belle raison d’espérer en une vie après la vie qui est morte.

Tracklist
01. Life Is Dead
02. Es El Amor
03. King of The Attic (feat. Fabrice –  Frustration)
04. The Mouth of Darkness
05. The Hammer Hits
06. Taste Me
07. You Smashed A Cake
08. I Dont Want to Rot
09. Savoring Your Flesh
10. Beware The Bird
11. Let Enter The Light
12. Chasse à contre
13. Whip
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3 Comments

  1. says: zimmy

    Cette mythologie du troisième album ne se base sur rien de rationnel en dehors d’un certain nombre de troisièmes albums aussi abonnés des référendums rock que Vertigo et Citizen Kane le sont des référendums cinéphiles. Mais ce n’était pas trop le cas dans les années 60 où les premiers albums étaient souvent des compiles de singles avec un peu de remplissage. Beatles, Stones, Beach Boys et Kinks pondent leurs chefs d’oeuvre tardivement. Et même après ce n’était pas une règle. Il y a ceux qui n’ont pas su donner une suite à leur premier album (La’s), ceux qui avaient balancé leur meilleur au premier album (House of love, Stone Roses, Television, Jesus and Mary Chain, Franz Ferdinand, Lloyd Cole and the Commotions, The Strokes…), ceux qui atteignent l’Everest au deuxième album (Oasis, Suede, Pixies, Joy Division) ou au quatrième (Led Zeppelin). Et sinon le troisième Noir Désir c’est Du Ciment sous les plaines (si on compte Où veux-tu que je regarde?) ou Tostaky? Alors oui à côté de ça y a Electric Ladyland, Raw Power, London Calling, The Queen is dead, Ok Computer, In Utero… Mais ce truc du troisième album demeure une théorie abusivement tirée de la pratique.

      1. Cette histoire du 3ème album valait surtout dans les années 1985-2000 et était attachée aux conditions de production d’alors (ventes importantes de disques, produit CD dominant et influençant la culture de son temps, médiatisation via les journaux NME/Melody Maker etc en Angleterre notamment). Généralement, le 1er album était celui de la découverte qui s’enchaînait sur une tournée longue et le besoin pour la maison de disques de “capitaliser” pour construire l’artiste. On se retrouvait souvent avec un 2ème album moins travaillé, réplique du 1er dans le meilleur des cas ou album composé trop vite. Ainsi l’attente se reportait sur le 3ème qui, sur la relative déception du 2ème, portait les enjeux d’un groupe un peu plus reposé, et tentant son dernier coup après une naissance en accéléré. Je crois que ça vient de là. Mais ça ne marche pas du tout pour les années 60 où le single dominait encore et pas certain que ça vaille mieux aujourd’hui. Ce qui n’empêche pas de se servir de ça quand ça se présente ! Juste pour faire le malin, non ?

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