Fishbach / Avec les yeux
[Entreprise]

6.9 Note de l'auteur
6.9

Fishbach - Avec les yeuxLa journée internationale des droits de la femme, il y a peu,  nous pousse à faire un léger pas de côté pour considérer plus attentivement les détentrices de ce sexe dans l’industrie musicale, plutôt que ce qui nous fédère véritablement, la musique en elle-même. Et cela pour une noble cause. Et en l’état, quand on se penche sur la trajectoire de Fishbach, on se dit – sans jugement de valeur pour tous les autres : « en voilà une sacrée débrouillarde »! Femme-orchestre ayant vagabondé d’une vie à l’autre, Flora Fishbach de son vrai nom commença pourtant la musique tardivement avec le duo punk Most Agadn’t, avant d’enchaîner sur un premier album solo mi-variet’ mi-synthpop à l’allure rococo, composé dans son coin, comme une grande, il y a 5 ans. Chanteuse, compositrice, auteure et actrice aux grands airs de pythie, couronnée d’un succès plus que confidentiel, elle nous revient avec Avec les yeux. Mais… est-ce vraiment une femme – en ce sens : une humaine ?

Il était une seconde fois

Fishbach continue d’explorer l’univers tarabiscoté qui est le sien. Mais cette fois, celui-ci se peinturlure des gravures du conte. La mort, l’amour, l’hermaphrodisme et autres créatures : pas difficile quand on réside à côté d’une forêt de céder à la compagnie des loups. Dès le premier titre Dans un fou rire, la pâte synthpop 80’s issue de ses précédents travaux, celle qui nous poussait à la comparer à une Desireless, revient, mais ici accolée aux mouvements de fugues d’un Michel LegrandDe l’instinct approfondit cette veine cinématographique avec une poursuite qui swingue et – on n’osera pas le dire – une petite obsession pour la figure virile du loup-garou et l’acte pénétratif en résultant (désir que le morceau Masque d’or, dans un élan très Début de Soirée, creuse également) que la chanteuse détourne en deux temps trois mouvements pour de confortables concepts bipolaires envie / répulsion, soumission / domination. Hop, ça passe crème. Une influence s’expliquant probablement par sa récente proximité avec l’excellente comédie horrifique Teddy des frères Boukherma, dont elle a signé la bande-son l’année dernière.

« Je ne veux pas de lait d’ânesse » mais « Tu peux m’offrir des villes brisées, des lumières de désert » : chasser le féminin, il revient au galop! On ne vous le soufflera pas, mais c’est ce « en même temps » macronien que saisit Flora, cette ambivalence éternellement féminine. Mais voilà, il n’y a rien de très complexe, encore moins d’audace pour un thème les traversant depuis la nuit des temps. Rajouter un petit « Je te prends comme un pli » et un dominateur « Je ne veux pas de caresses / Toi, viens là, tais-toi, c’est mon luxe » et hop là, une belle manière de cocher à peu de frais les cases « femme forte » (mais PS : versatile, chut) et « pseudo-queer » – alors que cela ne l’est absolument pas, mais les plus nubiles l’interprèterons comme ça. Un message sur la liquidité des genres et des comportements en somme fluet et non transgressif pour un sou. L’ardennaise a au moins le mérite de ne point trop le faire clignoter. Pour ce qui est de l’enrobage, par contre : niveau branlette intellectuelle, elle s’est bien retroussé le manche ! Nous le verrons un peu plus loin.

Même si pour certaines oreilles snobinardes, l’ensemble musical peut sembler un peu archaïque et violemment rétro (remarque que l’on accorde véritablement au premier album) – cette démarche est volontaire – la musique n’est pas ce qui pèche ici, au contraire. Ni cette voix d’une beauté étrange, sorte d’élocution enfumée de mante-religieuse dont on disait le plus grand bien dans notre billet, une voix qui n’est plus exclusive à Catherine Ringer.

Le véritable ennui ici, est que l’album est endimanché dans une écriture au mieux maladroite, au pire à même de nous lancer dans des irritations (fou rire?) moqueuses ou dépitées. Quelques exemples cul-cul la praline s’imposent : « C’est le jeu, joli je, joli moi, moi, moi« . On vous promet que le rendu est aussi ridicule qu’à sa lecture. Derrière cette apparence de fée pop-arty, Flora, et non son avatar, semble avoir très envie de parler d’elle, un signe de son appartenance à son temps. En fait, c’est plus le sérieux procédural de la déclamation, déclamation associant des termes excessivement lyriques à d’autres absolument triviaux,  qui nous pousserait à écouter l’album comme des non-francophones. Téléportation en est l’illustration même, dont la 1ère minute, tout en guitares sauvages à la Scorpions ou Supertramp, se voit passer au menu fretin par une grandiloquence balourde, avec des phrases louches comme « Le soir est blanc de toutes ses dents« , « J’regarderai tous les tutos« , et dont le pompon est détenu par le couplet déclamé avec la plus grande des passions graves : « Je n’ai pas besoin d’interprètes / J’ai des chaussures !« . Mazette : mais que ces textes sont risibles !

Flashback

On est pas éloigné de la viduité nébuleuse du duo canadien Paupière, qui usent également d’un symbolisme pseudo-païen présomptueux. Et à vrai dire, on doit bien vous l’avouer : à part les thématiques, on ne comprend presque rien aux paroles. C’est d’une abstraction lyrique proche d’un enfant de 13 ans boboïsé en atelier « comment écrire des love songs comme un nouveau Rimbaud« , le genre de gosse dont les parents bobo-snobs pensent qu’il échappera au médiocre de leur temps, alors qu’ils en sont eux-même les artisans. Le genre enfant de la balle… qu’elle n’est même pas! Il suffit de lire le titre du précédent album, À ta merci, pour saisir le sérieux du ton. Un comble pour une jeune femme semblant tournée vers l’hier, talentueuse musicienne, une adorante du patrimoine (national et international) se décrivant comme franchouillarde dans son rapport linguistique. Et même un double comble quand on connaît le tempérament truculent de Flora en entretien! Cette cécité face à l’écart qualitatif entre paroles et la voix et musique de l’autre est tout bonnement… déconcertante! Il faudrait qu’elle soigne ses insomnies, car rédiger ses chansons après les rêves ne lui convient pas : n’est pas Lovecraft qui veut! Les paroles se regardent elles-même et à vrai dire, faut pas abuser non plus, d’autant quand on se revendique de Pierre Billon ou Jeanne Mas et que Modern Talking nimbe presque tout votre album! Décidément, chanter comme une Sandra française, c’est décidément impossible : notre langue raffinée nous punit.

Heureusement qu’ici, on pardonne en musique (car cela reste relativement discret). On va donc cesser de tirer sur l’ambulance, car contrairement à la catastrophique écriture, la musique de Fishbach tient résolument la route. Et dieu sait que c’était risqué : un titre méta Démodé où des sonorités de japanimation période Club Dorothée, telles celles  de Dragon Ball ou de jeux vidéo nippons (il semblerait qu’il se cache quelques clins d’œil à la saga Persona) s’entremêlent à des notes en provenance directe de Depeche Mode, il fallait oser! Contrairement à l’album précédent, les limites du kitsch sont visibles et frôlées, mais jamais celles du grotesque. Ici, les influences coexistent dans un ensemble étonnement digeste. Alors qu’elle offre à son groupe un superbe revival de Simple Minds, périodes New Gold Dream 81-82-83-84 et Real Life avec le planant La foudre, en s’autorisant à mimer Jim Kerr, elle n’hésite pas à se permettre une balade folk avec Quitter la ville, sans doute inspirée de Johnny Cash, sans excès d’esbroufe, avec des chœurs enchanteurs qui auraient pu provenir d’un Disney des années 1960. L’autre morceau du même tonneau, Arabesques, piano-voix spectral et réverbéré, est un mélange de balade pour enfant auquel elle ajoute une lichette de voix soul qui aurait pu venir tout droit d’un morceau… house des années 90! Étonnants mélanges, au rendu épatant! C’est quand elle fait dans le simple qu’elle est à son meilleur.

En fin de conte

Mais c’est avec Presque beau que l’on atteint le point d’acmé. Avec ce titre, les pianotements ruisselants d’orgue inquisiteur rappellent Vangelis, ce que Gaspard Augé avait osé faire avec son premier album instrumental. Ah bah tiens, mais qui voilà? Un certain Michael Declerk, réalisateur – nouveau terme pour dire producteur, mixeur et fignoleur de direction artistique – qui aurait travaillé avec… la moitié de Justice, ben voyons! Décidément, il n’y a pas de hasard. On repense alors à notre réflexion que l’on filait sur les albums des chanteuses pop française Julie Armanet et Clara Luciani : les producteurs et artistes (électro), lorsqu’ils se retirent en arrière-plan de la scène pour se mettre au service d’un chanteur français, ont tendance à se lâcher complètement leurs automatismes nostalgiques, des choses qu’ils n’auraient jamais osé – peut-être par peur de passer pour ringard, un peu à tort et à raison, refilant ainsi la patate chaude – pour leur part. Ainsi, l’album nous fait passer allègrement, et vice-versa, de la forêt de Fontainebleau aux côtes tempétueuses de Floride.

Tu es en vie mélange quant à elle aussi bien la pop anglo-américaine FM des Kajagoogoo, Bonnye TylerThe Human League ou Giorgio Moroder que celle plus « séries kitsch » et teutonne de monuments comme Baltimora, pour mieux tanguer ensuite en chanson vers la variét’ qui sent bon la baguette, Daniel Balavoine en tête. Le fourre-tout n’est pas fin, mais bien fait. Bref, Fishbach se sert à l’œil dans le petit bréviaire 80’s qu’elle semble avoir écouté avant de composer l’album. Les paroles, notamment le gimmick « I Believe in Love » rappelleront aux plus âgés le morceau Love Action (I Believe in Love) des Thompson Twins, et comme ce titre figurait dans les B.O. des GTA : Vice City qu’elle a poncées, nul doute que les souvenirs pondent des petits. Mi-Kate Bush à la musique, mi-Christophe dans l’exercice mélodique. Et c’est quand on tombe sur son clip que l’on comprend le véritable nœud du problème : il souhaiterait se prendre pour Laurent Boutonnat alors qu’il ressemble involontairement à Sacré Graal. Il est à l’image de la principale scorie de l’album : celui-ci se donne un air dont il n’a pas les moyens, alors qu’il ne réclame rien d’autre que de l’humour, tout du moins de la légèreté. Il faudrait que Fishbach cesse de se donner ces grands airs, sans pour autant quitter son mystérieux personnage. Elle ne pourra jamais prétendre être la nouvelle Mylène Farmer, c’est certain, et cela malgré le charisme de dingue et cette voix plus que singulière. Le veut-elle? On en doute ; et c’est tant mieux. À défaut, elle pourrait par contre être la Laura Branigan que nous n’avons jamais eue. Mais souhaitons-nous qu’elle court le risque de la retrouver dans une tournée « Stars 2020 » ? Le risque de se faire encager dans les cases 70 et 80 persiste. Et elle a le talent pour éviter cela, on en a comme le pressentiment.

Ce second album, bien meilleur que la première itération, convainc malgré tout là où des groupes comme Paradis ou  Corine n’étaient que des copies décaties. Avec tes yeux est une petite rêverie certes pleine de maladresses que l’on taira, mais chouette, un petit sirop au goût de nos années (a)dorées. Fishbach a un potentiel fun fou à associer à son extravagance musicale. On espère alors qu’elle lève les mirettes vers d’autres horizons et continue à s’éloigner un peu de cette décennie pour aller puiser d’autres univers plus éloignés, un peu comme Kirin J. Callinan ; tenter des expérimentations encore plus fantasques (le zouk? l’électro? le R’n’b? ses goûts sont riches et divers). Et qu’elle se laisse aller à changer ses soupirs au profit de sourires.

Tracklist
01. Dans un fou rire
02. De l’instinct
03. Masque d’or
04. Nocturne
05. Tu es en vie
06. Quitter la ville
07. La foudre
08. Téléportation
09. Démodé
10. Presque beau
11. Arabesques
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