Johnny Tchekhova / Bleu Collapse
[Antimatière]

8.8 Note de l'Auteur
8.8

Johnny Tchekhova - Bleu CollapseFin des années 2000, à Strasbourg, une bande de jeunes gens montent comme tant d’autres un groupe de rock à l’esprit indépendant, probablement, syndrome bien français, sans grande prétention. Et pourtant, Psychodrama en 2011, second album élégant, puissant et racé d’A Second Of June n’aurait strictement rien à envier à quelques cadors du genre déjà sur le déclin. Sans doute savent-ils qu’ils n’iront pas bien loin et avant même leur troisième et dernier disque, Pastel Palace en 2015, Olivier Stula et Grégory Peltier commenceront à voler de leurs propres ailes ; le premier sous le nom de Vaillant, le second sous celui de Johnny Tchekhova. Drôle de patronyme pour une idée qui émergera en filigrane dès le premier EP en 2014, Les Sentiments Arbitraires (I) et prendra véritablement corps sur le premier album, Loubok, sorti par La Souterraine en 2019. L’histoire d’Ivan « Johnny » Tchekhova, jeune orphelin russe élevé par sa baboushka et qui, du fin fond de ses steppes, se rêve un destin de rock star à la faveur de la chute de l’idéal soviétique. Un exercice conceptuel plutôt rare dans ce milieu parfois trop cloisonné de la pop indépendante d’ici qui regarde souvent avec méfiance voire dédain certaines pratiques proches de ce qu’une certaine variété française peut produire de pire alors que les exemples de travaux thématiques, disques, spectacles, autour d’un fil conducteur ou d’une histoire se multiplient, non sans réussite chez Michel Cloup et ses acolytes, Fragments ou, donc, Johnny Tchekhova.

Pour savoir si Johnny est parvenu à percer sur la côte ouest ou s’il en est rentré la tête basse chez sa grand-mère, il vous faudra aller découvrir Loubok car Bleu Collapse, le second album sorti ce printemps chez Antimatière, le label qui entame sa seconde vie, n’a pas complétement vocation à écrire un nouveau chapitre de l’histoire. En tout cas, pas de celle-ci. Alors que Loubok faisait forcément la part belle à une narration qui retenait, de fait, une bonne partie de l’attention, Bleu Collapse révèle en premier lieu les intentions musicales d’un Grégory Peltier que l’on découvre en tenant de la ligne édictée lors de son aventure précédente alors que son ancien comparse, lui, s’aventure dans un univers électronique passionnant mais parfois aussi un peu hermétique. Peu importe que le Johnny de Loubok ait pu ou non percer à Los Angeles : son rêve américain prend aujourd’hui les traits d’une aventure francophone des plus excitantes où se mêlent des textes qui gardent une force narrative impressionnante mais sur des thématiques universelles et concernées, posés sur le même rock mélodique, aux confins du post-punk new wave qui fit, l’espace d’un temps, d’A Second Of June un espoir crédible de l’idée qu’ici aussi, on pourrait marcher sur les plates-bandes de groupes de la trempe d’Interpol ou d’Editors. L’histoire, bien que pipée d’avance, n’est pas terminée et il faudrait être d’une sacrée mauvaise foi pour ne pas voir en Bleu Collapse un album d’emblée bien plus excitant que l’ensemble des derniers travaux des groupes respectifs de Paul Banks et Tom Smith.

Cette excitation légitime tient aussi du fait que Johnny Tchekhova flirte, avec aisance mais pour notre plus grand plaisir, avec quelques influences assez évidentes tant Eaux Rouges en introduction prends à bien des égards des airs d’inédit des Chameleons ou quand on jurerait entendre en Aucun Ne Te Connait un titre échappé d’une session de Wish. Difficile de faire mieux en termes de parrainage d’autant qu’il maitrise, comme eux, cet art complexe du clair-obscur, capable non seulement de passer avec aisance de l’un à l’autre mais aussi de faire cohabiter les deux. D’un côté, la pénombre d’une rythmique sourde et d’une voix parfois spectrale et de l’autre, la lumière portée par des mélodies limpides, des claviers aériens et des guitares étincelantes. Jamais Johnny Tchekhova ne s’enferme dans une vision stéréotypée mais propose une immersion dans son univers où à la chevauchée quasiment rockabilly Toxycontine succède A Comme Nastassia, un instrumental chaloupé qui n’a d’autre but que de vous faire divaguer en vous fichant des frissons quasiment garantis.

Rarement, récemment du moins, à part chez Rémi Parson peut-être, la langue française ne s’est aussi joliment accordée de ces sonorités que les britanniques portent au Pinnacle depuis quatre décennies. Grégory Peltier a de multiples talents mais celui d’écrivain et de conteur du quotidien de la frustre condition humaine n’est pas le moindre. Une des grandes forces de Bleu Collapse est alors de trouver cet équilibre toujours fragile entre le propos et son habillage et à aucun moment l’un ne prend le dessus sur l’autre. Mordant et piquant sur l’incisif Ceci N’Est Pas Une Chanson Française, il se fait sombre et romantique sur la superbe interprétation de Bleu Collapse qui conclut l’album à deux voix, accompagné d’une Raphaëlle Albane définitivement échappée de Sinaïve. L’emphase d’un Philippe Pascal en moins, Johnny Tchekhova n’est jamais loin de nous ramener sur les traces du fantôme de Marc Seberg sur des morceaux qui ne manquent ni de talent, ni d’un certain panache comme sur les superbes Nos Vies d’Ailleurs et Dépossession qui s’enchainent dans un mouvement à la fois haletant et qui vire quasiment à l’envoûtement.

Voilà bien un disque que l’on n’attendait pas, en tout cas pas si haut, si fort, si beau. En délaissant l’histoire fictive d’Ivan « Johnny » Tchekhova dont il ne reste ici ou là que quelques traces éparses et en se recentrant sur sa propre histoire musicale, Grégory Peltier offre à son personnage quelque peu dépressif mais plein de panache une passionnante seconde vie. Si elle ne le mènera pas autre part que sur les planches du bouche-à-oreille et d’une confidentialité qui peinera même sans doute à franchir les frontières grandes orientales, elle montre une fois de plus la richesse de ces scènes locales autour desquelles gravitent des dizaines de Johnny Tchekhova attendant leur heure, celle d’une rencontre qui s’avérera décisive. Johnny Tchekhova n’a pas besoin de rêver du soleil d’outre-Atlantique : son Eldorado à lui se trouve plus simplement dans la capitale européenne, sur les bords du Rhin.

Tracklist
01. Eaux Rouges
02. Nos Vies D’Ailleurs
03. Dépossession
04. Toxycontine
05. A Comme Nastassia
06. Ceci N’Est Pas Une Chanson Française
07. Aucun Ne Te Connaît
08. Bleu Collapse
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