[Playlist] – Eurodance : Sexe, langues and god(e)s
[Ep. 2/3]

2 Unlimited en 2015 via WikimediaVous êtes sortis vivants de notre première playlist dédiée à l’eurodance ? C’est bien! On va vous tuer une seconde fois avec cette salve. Alors que le top 10 précédant s’axait sur le flux des corps en mouvement, celui-ci se concentre sur la puissance des objets. Cette envie de possession, ce plaisir de vouloir accumuler toujours plus : les “esprits animaux” décrits par John Keynes. Allez, c’est l’heure de ressortir ses notes de cours d’économie : aujourd’hui, on balaiera Adam Smith et d’Ayn Rand, en passant par Jacques Attali et Francis Fukuyama. Les principes de la main invisible et la théorie de la fin de l’Histoire, vous vous souvenez? Nous évoquerons aussi croyances mortes et langues vivantes de l’Europe. Et tout cela, avec de la techno plein les oreilles! Vous pensiez qu’il existait une barrière indépassable entre la barbichette blanche de votre vieux prof d’éco et le moment où vous vous lanciez sur la foule pour faire un crowd surf? Que nenni : l’économie régit tout, jusqu’à vos oreilles ! Musique de fête par essence, elle est la frange électronique princière pour véhiculer des messages politiques et économiques du monde qui se préparait. Musicologues, sociologues et voyants auraient dû se pencher sur le genre avant sa disparition : voici 10 splendides horreurs qui préfiguraient le pétrin dans lequel nous sommes.

01. Pet Shop BoysAbsolutely Fabulous (1994) : la plus bling-bling

Pet Shop Boys en début d’un article sur l’eurodance : quel meilleur appât pour le lecteur type de SBO, qui doit vraisemblablement entretenir une relation faite d’indifférence avec cette musique, si ce n’est pire ! Il va en avoir pour son prix, d’autant plus s’il est fan des PSB. Souvent injustement oublié dans les tops, Pet Shop Boys a composé une des plus belles chansons eurodance. Tout du moins, une des plus hilarantes. D’ailleurs, qu’on ne s’en étonne pas : les PSB sont le groupe new wave le plus eurodance, et ce genre leur doit peut-être… tout [didascalie 1 : le fan de PSB commence à ouvrir une bouche crispée]. Après réflexion, peut-être même que les PSB (en dehors d’Absolutely Fabulous, titre eurodance pur jus) ont toujours fait un eurodance qui ne se sait pas (de par des basses moins fortes et un BPM plus lent). Ils en sont néanmoins les parents. Ça vous en bouche un coin, hein ? [Didascalie 2: en lisant cela, le fan de PSB s’effondre d’un infarctus].  Et quoi de mieux que le générique d’AbFab pour l’illustrer, avec la voix des deux cougardes les plus cintrées se rêvant de la haute ? Voilà le plus beau des mensonges de l’eurodance : vous faire croire pendant 3 minutes que vous pouvez accéder à la marche du monde, alors que vous ne resterez qu’au stade de la vitrine. “Dior, Givenchy, Lagerfeld… j’adore, j’adore, j’adore…!” Tout le charme de l’argent est de savoir s’en foutre.

02. AquaBarbie Girl (1997) : la plus manufacturée

Avant Barbie Girl, L’Homme est un enfant raté“, pour paraphraser Rousseau. Après Barbie Girl, on peut l’affirmer : “L’Homme est un adolescent retardé“. Le morceau d’Aqua mériterait d’être étudié à la Sorbonne : il annonce la super marchéisation du monde et la chosification des corps, avant même que le plasma s’infiltre en trombe chez les femmes, que les nouveaux riches s’accaparent les villas et se jettent sur des joujoux à moteur et en latex. Le plastique, c’est fantastique! L’Europe devient un énorme parc d’attraction aux couleurs chewing-gum et aux emballages japonais. Il ne suffit plus que de l’acheter pour y goûter !

03. RozallaEverybody’s Free (1991) : la plus sans-frontieriste

Rozalla nous apprend beaucoup sur l’histoire avec Everybody’s Free. Aussi bien connu pour cette version que l’excellente reprise de Bob Sinclar plus d’une décennie plus tard, le titre nous rappelle la chute du mur de Berlin. La ligue des droits de l’Homme a enfin atteint son paroxysme. Le racisme, c’est old-school. La fin de l’Histoire est proche. De New York à Londres : blancs, noirs, jaunes et rouges lèvent leurs bras et font la vague en osmose, parfaitement synchrones. Tous frères et sœurs de Maman Terre : tout le monde est substituable, tout le monde s’entrelace et s’embrasse pour un accès égal à la fiesta. Voilà le message adressée par celle que l’on appellera la “reine des raves“.

04. Dr. AlbanSing Allelujah (1993) : la plus mystique

Dieu est mort. Les églises catholiques traditionnelles se vident ou brûlent, pour mieux se transformer en dancefloors. Ne reste plus que les pentecôtistes et évangélistes qui résistent à la technocratie matérialiste. Dr. Alban vient nous soigner de ce vide existentiel en nous injectant une rasade sacrale, ravivant un christianisme 2.0 fêtard pour danser à la gloire du tout-puissant entre les palmiers de Nice et les discothèques de Sète. Tout simplement une des plus belles merveilles du christiano-électro. Vive Dieu!

05. Scatman JohnScatman (ski-ba-bop-ba-dop-bop) (1994) : le plus imbattable dans l’imbitable

Quel est le dénominateur commun entre l’eurodance le plus furieux et le scat ? Scatman John, qui aura  effacer toute sa carrière “classique” de jazzman en un titre eurodance. Avec ce morceau au succès transnational, Scatman (ski-ba-bop-ba-dop-bop) (oui, c’est bien le titre entier, vous pouvez nous remercier) fait un morceau compréhensible par tous, tout en bruits de bouches et beats de feu. Galvanisant, dopé aux amphéts, c’est l’avènement d’une langue unique, un espéranto envoyant dans les draps les langues vernaculaires, fait de rires, de hurlements de joie et d’onomatopées.

06. ATC (A Touch of Class)Around The World (La la la la la) (2000) : la plus “première classe”

Votre SBO est décidément le meilleur des magazines. Recopier au “la” près le titre des ATC relève du sacerdoce. L’an 2000 est bien là… là là là… Désolé, on a pas pu s’en empêcher. Le monde est à porter de vol! Parlez-vous globish? Pas grave, les “ski-ba-bop” ou “eh da be dee da bee da” suffisent. Plus aucun déterminisme, on peut s’arracher de n’importe quel enracinement. Tout individu est de partout ; le globe, un terrain de jeu. C’est l’ouverture de tous les possibles. Dans quel pays voulez-vous faire la fête ce WE ? Plus de hasard, que de l’envie! Tout devient probabilité et aléa du désir. Prenez votre ticket. Nos quatre bellâtres sont jeunes, beaux, forts, riches. Tout comme le nazisme, l’imagerie de l’an 2000 est un  nouveau “fashisme” qui ne se dit pas, mais qui se chante. Libre à vous d’y être. Ou d’être nulle part.

07. O-ZoneDragostea Din Tei (2003) : la plus “rom”

Là encore, après Scatman John et ATC, O-Zone nous montre qu’on peut aller n’importe où en disant n’importe quoi : l’Europe-Disney vous le rendra en sourire (tant qu’elle vous encaisse le ticket). Ah… mais c’est une langue, vous dîtes? Quoi? Roumaine? Quésaco…? Ah ok d’ac… la Roumanie est un pays de l’Union Européenne… On en apprend tous les jours, hein… Et en plus… ils ont une langue??? Ohhh… O-Zone constitue l’un des derniers hits l’eurodance des années 2000, jouissif et revigorant. Et qui plus est… aux vertus linguistiques! Nous vous renvoyons à l’excellent article auscultant le phénomène.

08. 2 UnlimitedGet Ready For This (1992) : la plus droguée

On a délibérément refuser de parler de No Limit pour le réserver à notre chronique sur le livre d’Aurélien BellangerGet Ready For This est bien plus agréable que cette dernière, d’ailleurs. Titre aux sonorités débilitantes et pourtant grisantes, elle vous donne envie de bouger comme un dératé après une nuit à avoir trimé comme un galérien au taff ou en révisions. C’est comme si la schnouf des hollandais s’était déversée dans leur musique, et que celle-ci se transmettait par voie auditive. Préparez-vous, la descente est dure.

09. C+C Music FactoryMake You Sweat (Everybody Dance Now) (1990) : la plus suante

Vous avez vécu la Macarena comme une broyeuse à orgueils ? Eh bien on en remet une couche. La C+C Music Factory (il n’y a que les années 90 pour que les producteurs aient ce genre de nom en tête) vont vous faire suer comme des porcelets, avec un morceau légendaire. Allez bougez moi ces fesses sur le tempo! Travaillez moi ces genoux! Et avec style s’il vous plait! Vous voulez un corps tonique comme un gin? Galbé comme les jambes de Cindy Crawford ? Alors bougez! Et en rythme s’il vous plait quoi, hein? Vous croyez que Naomi Campbell fait ses squat avec une gueule pareil ? Souffrez, mais avec le sourire! dans le fun ! Vous serez les reines cet été, promis juré…

10. DJ BoBoLet the Dream Come True (1994) : la plus “développement personnel”

DJ BoBo, c’est le boss final de l’eurodance. Il a empilé le plus grand nombre de bangers avec ce genre, rempli un chiffre incalculable de concerts. Vous vous souvenez de la canicule de l’été 2004? Celui où de nombreux seniors sont décédés à cause de la chaleur. Eh bien, à chaque diffusion de l’horrible Chihuahua, une bibliothèque brûlait dans le monde, au moment même où les enfants levaient des bras de joie de l’entendre. Let the Dream Come True est, lui, un titre admirable : empli d’espoir pour les gens qui en ont bavé et en ont gros sur la patate. Bref, les brûlés de la vie. En 4 minutes de musique pressée, il vous épargnera les charlataneries du développement personnel. C’est une main tendue pour reprendre la vie sur une bonne “ca-dance“.

Bonus: Il arrive que l’eurodance et d’autres genres comme la deep house ou la techno, d’origines américaines (oui, oui, on a tendance à oublier que tout à démarrer là-bas), se renvoient la balle, quitte à s’auto-alimenter. Voici une poignée de ces titres composites, provenant soit de l’ancien continent, soit du nouveau monde, soit des deux à la fois.

01′. Black BoxRide On Time (1990) : la plus glorieuse

Un des morceaux les plus énergisants. Tout comme Push The Feeling On qui suit, ce sont des emblèmes presque deep house récupérés par l’eurodance, ou vice-versa. La précognition des artistes est à l’optimisme et à la gloire, à cette époque où des libertés s’ouvrent. Le piano est renversant, et le rythme donne une envie folle d’offrir son corps à la piste. On imagine l’équivalent des bals transgenres (balls) européens parader avec ce titre. Vous auriez pu nous dire de privilégier le Show me Love de Robin S, morceau mi-ricain mi-anglais. Et pourtant, les Black Box ne sont pas américain, mais bien… italiens. Mais revenons à l’essentiel : Ride on Time reste une exhortation à se lever et à marcher avec fierté dans la rue, talons hauts, démarche glorieuse et tresses émancipées des regards. Et à jouir d’eux.

02′. Nightcrawlers – Push The Feeling On (1992) : la plus poisseuse

On prend un vol pour l’Écosse. Ou plutôt, vers les États-Unis. Le titre Push The Feeling On est un chef-d’œuvre tout autant de la deep house que de l’eurodance, qui doit tout au producteur américain qui tirait les ficelles : Mark Kinchen, aka MK. D’ailleurs, celui-ci en fera une reprise qu’il dédiera au petit cubain nerveux, Pitbull, près de vingt ans plus tard. On ne sait comment était la première version du morceau des écossais (probablement pas grandiose), mais MK l’a complètement remonter pour en faire un titre qui aura hanté aussi bien les boîtes de Chicago que Le Palace à Paris. Il vaut tant pour l’hypnotisme de son montage, privilégiant les scansions et l’art du découpage électronique, d’où cette fameuse phrase en trompe-l’oreille “They live through the sperm“, qui aura émoustillé la communauté queer, que son clip déroutant, où notre perception des genres et des corps s’en voit complètement déboussolée.

03′. Ultra Nate – Free (1997) : la plus libertaire

Là encore, petite incartade vers les USA. Car même si l’eurodance est (presque) entièrement européenne, l’eurodance est bel et bien née à Détroit, et n’a cessé, par petites touches, d’être alimentée par les États-Unis,  un peu comme si les deux continents jouaient à un ping-pong musical. Free est le versant américain au Freed From Desire de Gala, paru la même année. La voix puissante d’Ultra Nate donne toute l’ampleur que mérite le morceau, véritable laïus à l’émancipation et l’indépendance, peu importe votre sexe. Nous méritons d’être libres de faire ce que nous voulons, quand nous voulons, où nous le voulons. Sans maître ni dieu auquel répondre. Enregistré par le label prestigieux Strictly Rhythm, et composé par les deux monstres de Mood II Swing, c’est exactement le genre de morceau qui vous aide à mieux vivre.

04′. The Underdog Project – Summer Jam (2000) : la plus “pump et l’up”

Tout est annoncé dans le titre : il était écrit que ce hit soit fait pour après-midi d’été de l’année 2000. Et il le fut très bien. Morceau aux sonorités étranges, mêlant électro européen bleuté comme l’océan, voix autotunée de damoiseau, de sifflements des îles caribéennes, et même des sonorités d’accordéon de l’Est, Summer Jam est une étrangeté assez fascinante, encore plus quand on sait que ce sont des allemands qui l’ont conçue. Le titre vous harangue dès les premières secondes avec un “put your hands up” accrocheur répété. C’est le titre qui donna envie aux mauvais garçons, ceux trainant près de la plage ou faisant du développé-couché, à faire tomber le maillot pour rejoindre les masses de teuffeurs se trémoussant sur l’écume.

Voilà, le mix est fini pour aujourd’hui. Rendez-vous au prochain épisode. DJ Dodo vous prépare une dernière session avec des morceaux plus sombres et lucides sur ce que le troisième millénaire serait : post-moderne et décadent.

Tracklist
01. Pet Shop Boys – Absolutely Fabulous (1994)
02. Aqua – Barbie Girl (1997)
03. Rozalla – Everybody’s Free (1991)
04. Dr. Alban – Sing Allelujah (1993)
05. Scatman John – Scatman (ski-ba-bop-ba-dop-bop) (1994)
06. ATC (A Touch of Class) – Around The World (La la la la la) (2000)
07. O-Zone – Dragostea Din Tei (2003)
08. 2 Unlimited – Get Ready For This (1992)
09. C + C Music Factory – Make You Sweat (Everybody Dance Now) (1990)
10. DJ BoBo – Let the Dream Come True (1994)

Bonus :
01′. Black Box – Ride on Time (1990)
02′. Nightcrawlers – Push The Feeling On (1992)
03′. Ultra Nate – Free (1997)
04′. The Underdog Project – Summer Jam (2000)

Crédit photo : 2 Unlimited en 2015 via Wikimedia

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