Stromae / Multitude
[Mosaert / Polydor]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Stromae - MultitudeNotre époque n’est pas le terreau le mieux à même à faire fleurir une belle jeunesse. Stromae, comme tant d’autres de sa génération, se veut le chantre d’un mal-être vécu. Après une longue pause entre l’apothéose critique de Racine carrée et une vacance vers l’asthénie, il nous revient avec Multitude, troisième album, à la fois polyphonie émotionnelle du monde et victoire sur l’ennemi intérieur.

Nous professions dans nos deux notules consacrées à Santé et L’enfer un album plus sombre encore que Cheese (2010) ou √ (2013). Tout du moins, moins électro que le premier, moins dansant que le second. Les morceaux étaient comme certaines annotations de bulletins, bons, mais peu fidèles à son plein potentiel. On s’est peu trompé, mais aussi bien inquiété, tout du moins au début. L’album décolle en trombe sur un Invaincu faisant craindre (dans sa prose, sa cadence batailleuse) un duplicata d’un OrelSan encore auréolé par L’odeur de l’essence. Stromae, influencé par OrelSan? Ou vice-versa? D’autant plus que Stromae fût remarqué, lors d’une première vie, en tant que rappeur. En soi, c’est la musique et son rythme, répondant à une urgence, une détresse nous rappelant le normand. Nous qui pensions qu’il était un génie, nous voilà déçus… Ah, on nous dit dans l’oreillette que le rappeur aurait chapeauté l’écriture et la production de l’album. Et que ce morceau daterait… du précédent album ! À ce stade, difficile d’imaginer que les premières maquettes ne proviennent pas uniquement de Stromae. OK, voilà l’arroseur arrosé…

Au-delà de cet âge, votre vie n’est plus valable

Là où le propos devient intéressant, c’est lorsque Stromae détourne le poncif de l’égotrip en réglant ses comptes… avec sa dépression ou le cancer de sa mère! Qu’il s’agisse de cornemuses, des chœurs bulgares piqués au Geinoh Yashamirogumi de Ghost in the Shell (et que l’on retrouvera dans L’enfer) ou encore d’une rythmique qui proviendrait d’une lointaine écoute de tribal house – on pense évidemment aux têtes de gondoles du genre, comme DJ Gregory, Gregor Salto ou Mastiksoul – nous nous retrouvons face à une tambouille auditive assez incroyable. À quelques encablures, nous pourrons trouver pêle-mêle charango andin, vièle chinoise, ney turque et clavecins en furie. Musicalement, c’est tout aussi faste : afro pop, rumba et autre world music s’enserrent dans une musique électronique tranchante, héritée de sa proximité avec le collectif Major Lazer ou l’écoute d’un DJ Alex, respectivement pionniers de l’électro trap et de la cumbia, sorte de reggaeton alenti. Voilà un merveilleux camaïeu, un métissage (pour une fois) désirable et propice, à même de représenter le désordre mental, poreux à toutes les voix qui se déchaînent autour de nous ; en nous. Il y a dans Multitude quelque chose de galopant, empli d’une fougue assez géniale. Les mauvais sentiments deviennent exaltants lorsqu’ils sont traversés par la vie.

Acide mais pourtant inoffensive, l’écriture de Stromae déjoue tous les pièges des drama queens du siècle, Angèle en tête. Partant de son individualité, Stromae exporte sa douleur pour la porter à l’universalité, la rendant partageable par  la dureté et un rire salvateur. C’est une écriture qui honore la misère ; qui honore notre misère. La seconde moitié d’album s’ouvre sur les portes des pénitenciers ménager et parental. L’hilarante et désespérante C’est que du bonheur donne à voir une boucle infernale faite de couches et de cris sans fin, les parents, se pensant enfin débarrassés d’enfants devenus adultes, devant se réincarner en grands-parents, cycle de la vie oblige. De ce testament adressé à un futur fils adulte, héritière directe et symétrique inverse à Papaoutai, se dégage un entrain exotique, une force du désespoir nous renvoyant aux cultures musicales latines et, plus encore, africaines, celles jouant sur un décalage permanent entre la tristesse d’une vie pauvre contée et une musique pétulante, pied-de-nez et remède à la première. La trop courte, mais superbe Pas vraiment est à caser là, entre la tropical house, l’art pop et les musiques côtières et îliennes du continent noir. L’attendrissante Mon amour se laisse, quant à elle, mieux porter par le baile funk du côté brésilien, hésitant entre les sorties contemporaines et transformées d’un label comme KondZilla et les airs ancestraux d’hier. On y a l’impression d’évoluer dans un dessin animé de Michel Ocelot, aux motifs de couleurs chamarrées, celles semblables à sa ligne de vêtements : vert pâle, bleu océan, jaune délavé, rose bonbon. Évoquant la séparation ou l’infidélité, elles sont dansantes et méchantes, mais d’une cruauté sans vice. Quand bien même il s’agisse de ce que l’on juge être les meilleures pistes, il semblerait que Stromae n’ait aucunement cherché à pondre un seul gros titre à destination des bandes FM. Est-ce un bien? un mal? C’est en tous les cas audacieux.

Faire passer ses personnages de l’intime à l’universel n’est dévolu qu’à de rares chanteurs de nos jours. Ce n’est pas de ses petites choses, ses petits paquets de soucis qu’étalent avec égotisme, jouissance et masochisme aussi bien écrinains et cantatrices geignardes de nos jours. Ici, Stromae jongle avec ses malheurs et ceux d’autrui, ou plutôt… d’autres « lui ». À la prison du couple, il ose y jouxter l’infernalité du sexe sans lendemain dans l’assez génial La solassitude : « Le célibat me fait souffrir de solitude / La vie de couple me fait souffrir de lassitude« . Le motif de la symétrie traverse souvent tout l’album, mais il s’agit d’une opposition de chemins de vie aboutissant à une identique voie sans issue. Puis, plus loin : « Au fait, moi c’est Nicolas« . Stromae renoue ainsi avec l’album conceptuel d’antan, réfléchi, non délivré en kit, et y dévoile un théâtre des nervosismes s’étalant sur chaque plage. Stromae s’y diffracte tout autant que sa voix, et offre une galerie de personnages par la prosopopée. Ce travail d’acteur donne un résultat contondant, éhonté et pourtant étonnamment raffiné, digne. Connaissant le plaisir de jeu de Stromae, cela ne nous étonne plus. Dans Santé, morceau sur les hommes et femmes de l’ombres, c’est à une pelletée de personnages auxquels il accorde un regard, une oreille.

Malheureux les riches d’esprit !

À l’écoute de Fils de joie, on s’enflamme : mais quel timbre! La prosodie est respectueuse de la voix de nos pères, Jacques Brel et Charles Aznavour en tête. Échappant au pathos et à la guimauve d’opérette, le timbre de notre chanteur est poignant, souvent éloquent, parfois bouleversant. Les paroles sont distinguables comme plus personne ne chante ; le parler, intelligible ; l’écriture, d’une rigueur rare, presque mathématique. Morceau écrit suite au visionnage de l’émission de Faustine Bollaert sur des travailleuses du sexe, il y évoque les pleurs à la fois d’un fils de péripatéticienne et d’un fidèle client. Pour mieux gifler salops, enfants indignes et néo-féminisme pudibond. Stromae passe au piquet toutes les vilénies et vicissitudes de notre temps ; réseaux sociaux, célibat, cellule familiale, confinement, pauvreté et suicide, en file indienne, et cela sans hauteur morale. Courageux mais sans rage, Stromae n’épargne personne tout en absolvant le monde. On aimerait même qu’il aille un tantinet plus loin dans les figures de style ; que l’écriture soit à la hauteur de sa musique se refusant à la modération. Sans aucun doute, il arrêtera prochainement de se retenir de bien écrire, se débarrassera de ce complexe. En ce sens : il écrira mieux encore.

L’album s’achève sur un diptyque qui aurait mieux du ouvrir (Mauvaise journée) et entrefermer l’album (Bonne journée). Brinquebalant entre un clavecin baroque (emprunté à la série La Chronique de Bridgerton) et des cordes tsiganes, la merveilleuse Mauvaise journée déploie une démarche balourde d’un urbain éteint par ses tribulations quotidiennes. Le chanteur n’hésite pas à user d’un vocable scatophile, de scènes frontales qui nous démontrent le chemin enduré en 9 ans. La question existentielle de l’âge qui travaille tous les milléniaux (Adele, sa chanteuse favorite, Angèle et tout autres professionnels de la déprime) nous revient : « Comme une journée d’anniversaire passé la barre des trente-cinq ans / Franchement, à quoi ça sert ? ». Eh non Paul, la nouvelle limite de péremption est à 25 ans ! Eh oui : tu es déjà mort ! Comme une lamentation dans un désert de bruits, le bruxellois y entonne un appel à l’aide, à la fois déchirant, gaguesque et pathétique :

Mmm aidez-moi !
Je me sens si seul
Mmm laissez moi !
C’est mon droit d’être déprimé dans mon fauteuil.

Il aurait été plus logique qu’Invaincu achève l’album, Bonne journée marquant la fin de la maladie, la possibilité d’un répit, alors qu’Invaincu divulgâche dès les premières minutes la renaissance. Stromae aurait dû délaisser cette fois la structure circulaire en forme de serpent se mordant la queue, pour une autre simplement droitière, afin de rendre compte d’une remontée des ténèbres internes enfin close.

D’un désespoir total, Multiforme parle d’un état de paix presque impossible. Et pourtant : quelle tonicité! Cet album nous le prouve : ce garçon est résolument brillant. Nous ne sommes certes pas au niveau du défaitisme d’un Jean-Luc Le Ténia ou de Jean-Louis Costes, mais pas si loin non plus. Brisant le quatrième mur, c’est à un rire de désespoir auquel Stromae nous abandonne, un rire soignant côtoyant des yeux mouillés, et où un Riez (impératif du même titre éponyme) rime en trompe-l’oreille avec « fuyez ». Mais, à la différence des deux broyeurs de charbon cités, Stromae nous renvoie en musique au Georges Bernanos des Écrits et Essais de Combat : « [La] plus haute forme [de l’espérance] est le désespoir surmonté. On ne va jusqu’à l’espérance qu’à travers la vérité […]. Pour rencontrer l’espérance, il faut aller au-delà du désespoir.« 

Moins disruptif et pourtant meilleur, Multitude est un album populaire d’une qualité grandiloquente, d’une intelligence estimant ses auditeurs. Bref, un album comme on aimerait en voir tant sur la grande scène pop. Il semble s’ouvrir sur un futur au versant plus paisible, moins hanté. On ne vous le dira pas ici, mais il semblerait que la Belgique compte un grand parmi eux.

Tracklist
01. Invaincu
02. Santé
03. La solassitude
04. Fils de joie
05. L’enfer
06. C’est que du bonheur
07. Pas vraiment
08. Riez
09. Mon amour
10. Déclaration
11. Mauvaise journée
12. Bonne journée
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