Alain Chamfort / L’impermanence
[PIAS / BMG]

8.2 Note de l'auteur
8.2

Alain Chamfort - L'impermanenceBienvenue en apocalypse (heureuse) ! C’est ce message qui s’affiche à l’entrée du nouvel album d’Alain Chamfort…. ultime exercice studio de ce jeune homme de 75 ans qui a déclaré qu’il serait le dernier sous cette forme. L’apocalypse heureuse de Chamfort a autant d’allure que les Jours Heureux de Fabien Roussel : c’est un mouvement plein d’espoir, de joie de vivre mais qui sait, au fond de lui-même, que la fin de toute chose est proche. Les jeunes n’écoutant plus les longs formats, Chamfort, pas encore retraité, se contentera désormais de singles et de EP, comme dans les années 60. Cet album est chargé de bout en bout d’une émotion crépusculaire (cet air de fin de vie, de fin de carrière, de fin du monde) qui le rend le plus souvent bouleversant mais a tendance, un peu trop, à en appuyer les effets.

Contrairement à son précédent disque, Le Désordre des Choses, L’impermanence est en effet traversé par le sentiment de sa propre fin, par les thématiques récurrentes de l’âge, du temps qui file, par le frisson tendre et frémissant des derniers instants, des derniers amours, des derniers couchers de soleil. A l’échelle de Chamfort, c’est à la fois un album de la continuité pop (la légèreté n’a pas disparu) mais aussi un joli geste exploratoire où le chanteur semble se confronter aux écritures contemporaines, sonnant parfois comme Bashung, d’autres comme Murat dont il emprunte la poétique, Dominique A etc. Toutes ces voies/voix passées de la chanson française trouvent des résonances dans ce disque-bilan en plus de l’itinéraire personnel d’un chanteur qui se sera associé, heurté à beaucoup d’autres comme Claude François bien sûr, Dutronc (dont il a été vaguement le musicien) ou Gainsbourg. Chamfort pourrait très bien être à lui tout seul le point de convergence de la pop en français, le centre de gravité d’un triangle qui aurait douze sommets, parmi lesquels on ajouterait aussi Daho et Daniel Darc.

L’impermanence démarre avec une chanson magnifique mais à la production et aux effets de voix trop appuyés (le retraitement de la voix sur les aigus est chargé). Le résultat est incertain, comme si le disque allait s’inscrire dans un plan « au delà du réel » que suggère aussi le final synthétique. Heureusement pour la suite, on retrouve un Chamfort à nu sur le remarquable Dans Mes Yeux. Le chanté-parlé est impeccable, mis au service d’un dernier rapport total et fusionnel. Les arrangements sont somptueux jusqu’à un débouché électronique d’une belle efficacité. La poésie parfois incertaine de Pierre-Dominique Burgaud est ici imprégnée de sacré et d’un érotisme étrange (« mets tes doigts dans mes yeux ») qui confère à Chamfort une aura sulfureuse assez inhabituelle. Le titre est moderne, ambigu, cannibale. Le chanteur monte le beat servi par Benjamin Lebeau (The Shoes) à cru et s’élève dans les hauteurs interdites du désir.

A cette belle réussite succède un Vanité Vanité sympathique et sur-écrit. Chamfort plane avec aisance sur ce titre qui repose sur des assonances et rimes trop évidentes pour en faire autre chose qu’un jeu gratuit et gentiment pop. Ce qui suit est d’un tout autre acabit. Le cœur d’album est somptueux à commencer par le splendide, Par Inadvertance,  beau, simple et sophistiqué à la fois comme une composition de Christophe. L’élégance de Chamfort éblouit le morceau, entouré de violons et d’effets délicats. Tout est ici parfait, sorte d’horizon indépassable de la qualité française, intelligent, précis, léger. On pleure, on sourit et on se laisse prendre dans les bras. Altiplano et A L’aune sont tout aussi bons. Altiplano réussit à être aussi poétique et inspirant que son titre (« haut plateau »). La section rythmique fait le travail pour nous inviter à gravir les échelons jusqu’à ce qu’un panorama éblouissant et infini se révèle à nos yeux. Le texte défile, sans qu’on s’y intéresse vraiment tant le mouvement ascendant nous emmène. A l’aune fonctionne à l’inverse en nous happant d’abord par la sincérité de son aveu (« Dur d’être après ce que nous fûmes. Après le concert, les costumes, après l’amour, l’amertume… après le pollen un gros rhume, après l’AVC… légume« ) avant de nous embarquer dans une ronde cuivrée où l’on s’éteint comme une cigarette dans un cendrier.

Le moment est venu d’alléger le propos avec un En Beauté aux allures tubesques. L’électro est un peu cheap et le phrasé pas forcément prêt à faire la fête, mais la fonction de ce titre est avant tout de réinjecter de la pop là où il n’y en avait pas eu assez. Whisky Glace agit dans un registre similaire, produit bizarrement « à la façon des années 80 » avec un saxophone à la Roxy Music et une imagerie kitsch qui n’est pas forcément à l’avantage de la chanson. Mais le vrai classique pop est pour plus tard avec la présence un peu plus loin du chouette Tout S’arrange A la Fin, sans conteste la chanson feel good du disque et peut-être bien la meilleure tout court. Chamfort frôle ici la perfection, fond et forme, interprétation et grâce jusqu’aux oreilles. On entonne, on s’entonne. On s’enflamme, vif et spirituel comme du Souchon. C’est du grand art.

L’Impermanence se termine bien avec une chanson titre appliquée et un dernier grand morceau, La Grâce, pour terminer cette grosse demie-heure intime et réflexive. Le disque est soyeux, racé et surtout très agréable et facile à écouter. On en sort avec l’impression d’avoir appris quelque chose sur ce que signifie vieillir, passer sa vie à la vivre, tout en ne sachant pas tout à fait ce que Chamfort essaie de nous dire. N’est-ce pas la définition de la pop et du style : parler à chacun(e) même si on ne dit pas grand chose. S’il fallait renoncer à tous les grands noms de la chanson française et n’en embarquer qu’un seul sur la Grande Ile Déserte, peut-être que Chamfort aurait sa chance. Il est tous les autres et lui-même en même temps, un dandy finissant avec lequel on peut parler d’amour, de la vie, de la mort, en sirotant un cocktail aux olives. Il est le vieux monsieur qu’on rêverait tous de devenir au moins le jour de notre mort.

Tracklist
01. L’apocalypse heureuse
02. Dans mes yeux
03. Vanité Vanité
04. Par inadvertance
05. Altiplano
06. A l’aune
07. En beauté
08. Whisky Glace (avec Sébastien Tellier)
09. L’impermanence
10. Tout s’arrange à la fin
11. La Grâce
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