Tricky / Fall To Pieces
[False Idols]

8.8 Note de l'auteur
8.8

Tricky - Fall To PiecesSon dernier album, Ununiform, était raté mais on se doutait bien à lire sa biographie tortueuse et crépusculaire, qu’il y avait encore beaucoup de bonne musique en Tricky.  Comme il l’a exprimé lui-même, il est possible que la mort de sa fille ait servi de catalyseur à l’Anglais pour l’amener à changer de vie et à se concentrer à nouveau sur les choses importantes, dont la musique fait évidemment partie. Mazy Topley-Bird s’est suicidée dans une scène miroir quasi identique au suicide de la mère de l’artiste, lorsqu’il était gamin, altérant à jamais le rapport au réel de son père. Fall To Pieces est un disque magique imprégné par un mélange de douleur élémentaire et d’amour. Dire qu’il est simplement le produit de ce drame relève de l’imposture, mais il n’y a pas de doute que tout ceci est lié d’une façon ou d’une autre.

Difficile de ne pas souligner également l’importance de la chanteuse Marta Zlakowska qui est présente sur neuf des onze morceaux et sublime nombre des pièces dans un style à la fois extrêmement moderne et désuet, parfait pour accompagner le retour aux sources d’un Tricky qui redécouvre ici le charme des samples et arrangements vintage. La voix de Marta Zlakowska évolue entre une sensualité innée (le sublime Throws Me Around, l’un des plus beaux titres du disque), et une technique assurée qui lui permet de couvrir un registre assez vaste entre la naïveté enfantine, une forme de froideur mécanique et, sur certains morceaux, des accents quasi folkloriques qui contribuent à faire flotter l’album hors du temps. L’une des autres immenses qualités du disque est de ne pas s’embarrasser de transitions. Tricky a été obligé de s’en expliquer, certains pensant que le disque avait été mal enregistré ou gravé : les morceaux sont brefs, jamais plus de trois minutes (parfois sous les deux) et s’interrompent brutalement quand tout a été dit.

C’est cette sécheresse apparente et le retour à un dispositif assez minimaliste, une ligne d’infrabasse, un motif d’accompagnement, quelques échos lointains et fantomatiques et la voix brute, qui font de cet album un disque si précieux. Fall To Pieces est à l’image de sa pochette un disque qui ressemble à une timbale de prière, une timbale où prendre le thé et où l’on voit flotter les herbes à la surface. La matière est granitique ou en matière brute (du grès), inscrite ou gravée d’écritures rituelles qui sont chantonnées comme à la messe. On retrouve parfois le Tricky sombre et ésotérique de Pre-Millenium Tension, le Tricky qui ouvre des abîmes sur un râle, qui dégage des espaces insensés entre deux notes.

Tricky n’est pas plus présent au chant que sur ses autres albums. Il apparaît et disparaît comme un ogre caverneux en plaçant sa peine et ses pleurs dans la bouche de la chanteuse. Thinking Of est magnifique de simplicité. “And it hurts to feel/ goodnight my love/ Always thinking of.” L’adieu s’énonce comme un simple au revoir. Tricky (à la différence d’un Nick Cave dont la situation dramatique le rapproche désormais) ne cède jamais à la tentation du lyrisme et de la poésie. Ses mots sont comptés et volontairement débarrassés de toute imagerie doloriste. Sur Chills Me To The Bone, peut-être le titre le plus écrit du lot, Marta chante : “You left me alone/ I can see when i’m home/ From the depths of my despair/ I can’t wait to meet you there“, tandis que la rythmique, métallique et froide, recouvre le chant. C’est l’image de l’enfer et de la solitude chez Tricky : le beat qui sonne creux et sourd, la voix qui surnage et ne sait plus vraiment à quoi s’accrocher.

Sur I’m in The Doorway, l’un des deux morceaux confiés à la danoise Oh Land, le chanteur s’appuie sur une belle idée mélodique pour ouvrir un espace d’innocence et de fraîcheur. Cela revient à quelques reprises sur le disque : une volonté de rétroagir et peut-être de renouer avec des sonorités enfantines, des ritournelles, des contes poétiques. Le texte agit en contrepoint avec la musique, légère et presque guillerette, pour rappeler que l’angoisse n’a pas disparu (“i’m freaking“) et que la situation n’est pas celle qu’on croit. La chanteuse se tient sur le seuil de l’outre-tombe et s’évanouit progressivement. La mise en scène de la disparation est sublime, presque subliminale, faisant de ce morceau l’un des plus beaux et tristes du disque. “Can you hear me breathing/ Can you feel me leaving/ Into something sort of.” La présence/absence s’organise autour de ce “sort of” qui constitue le centre de gravité du morceau. Le “sort of” de l’existence/inexistence qui renvoie aux grandes théories du philosophe Medhi Belhaj Kacem sur l’artiste au temps de sa splendeur. Tricky est celui qui saisit ces instants de passage comme nul autre, ces transitions sans avoir l’air d’y toucher. Fall To Pieces trompe son monde : c’est un disque qui semble renouer avec les sonorités du premier âge mais qui se présente aussi comme une mécanique brisée et fracassée, comme si l’artiste avait voulu répandre des morceaux de beauté sur le sol en sachant que plus jamais il ne serait en mesure de les rassembler. La vie d’avant n’est plus possible mais ce n’est pas pour cela qu’on ne doit pas la mener. Sur l’impeccable Take Me Shopping, il s’agit de faire comme si. Danser, s’amuser, faire les boutiques. Tricky met en scène le simulacre qui accueille désormais son quotidien. C’est d’une beauté invraisemblable, avec la force d’un mirage habité par la peine. Parfois, il ne peut plus bouger (le terrifiant Like A Stone). Les mots se bloquent, le rythme s’éteint, singeant le fardeau d’être au monde qui cloue au lit et paralyse. Les motifs orientaux qui accompagnent certains morceaux aident à l’élévation et suggèrent une forme de spiritualisme que Tricky ne développe pas vraiment. Il semble que la perte, par sa démesure, soit en mesure d’occuper tout l’espace disponible et ne laisse pas de place à la foi ou à l’espoir.

Sur la fin, Tricky se tient nu, posé sur une corde et la fait résonner du bout des doigts. Vietnam referme le disque et en constitue peut-être l’aboutissement le plus évident. La corde et la voix regardent le vide. Le miroir reflète un “black boy” qui se définit lui-même comme un jouet. Jouet du destin, du temps et désormais de sa propre souffrance.

Fall To Pieces est le plus bel album de Tricky depuis deux décennies. C’est un disque de misère sublime et envoûtant, un disque grave et douloureux qu’on a envie de poser à côté du Stigmata de Martin Rev (2009) parmi les plus grands disques contemporains ayant accompagné la mort d’un proche. Il y a toujours un brin de gêne à s’extasier devant la peine de quelqu’un. Mais l’art est là pour ça. Chacun aura son tour et en fera ce qu’il veut. Tricky a changé la merde/mort en miel. On saura s’en souvenir.

Tracklist
01. Thinking Of
02. Close Now
03. Running Off
04. I’m In The Doorway
05. Hate This Pain
06. Chills Me To The Bone
07. Fall Please
08. Take Me Shopping
09. Like A Stone
10. Throws Me Around
11. Vietnam
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