Vagina Lips / Negative Feelings
[Inner Ear Records]

9 Note de l'auteur
9

Vagina Lips - Negative FeelingsIl se sera écoulé presque trois ans entre Outsider Forever et Negative Feelings, un peu moins si l’on prend en compte l’album Quarantine Days, sorti au printemps 2020. Jimmy Polioudis, l’homme-orchestre derrière Vagina Lips, en a profité pour faire prospérer Mazoha, son groupe de rock en grec, et réfléchir à ses nouvelles compositions. Suite à un incident sur son ordinateur, le compositeur a perdu les maquettes et la quasi totalité des travaux réalisés sur cet album qu’il a donc du ré-enregistrer et reprendre à zéro et de mémoire.

Cet incident/accident a valu au disque son titre (Negative Feelings) mais aura aussi transformé  le son et la valeur des chansons survivantes qui agissent, pour ainsi dire, comme l’écho et le souvenir de leurs versions originales. Est-ce que cette mésaventure les a dotées d’une charge revancharde supplémentaire ? Est-ce que c’est à ce crash informatique qu’on doit la brutalité et la rudesse du son qui imprègne la majorité des pièces ? Est-ce que cette re-création forcée a contribué à l’abstraction et à la déformation onirique qui donne au disque une sorte d’éloignement mystérieux ? 

Sans doute est-ce qu’on spécule un peu trop, mais il y a dans ce nouveau disque de Vagina Lips, une altération du son et de ses références musicales habituelles qui confère à Negative Feelings une vigueur renouvelée et un déséquilibre fascinant, comme si sa cold wave gracile et gracieuse avait été altérée par l’époque et un parasite extraterrestre. A l’entame, Get Off The Train présente les attributs habituels d’une chanson de Vagina Lips : la basse profonde, le sentiment d’une progression et une sensation tenace de déjà entendu, comme si chaque air ou mélodie relevait d’un emprunt ou pré-existait en nous. La voix est moins soyeuse, plus grinçante, l’ensemble moins propre et soigné comme si le chanteur s’arrêtait sur cet appel contrarié à ce qu’on le laisse tranquille.

It’s Alright reprend le même thème avec une évidence mélodique fulgurante et des paroles réduites à presque rien. C’est shoegaze et punk à la fois. « It’s my right/ I am not alright ». Et c’est tout. On peut penser que c’est trop peu ou pas assez mais aussi qu’il y a dans cette économie une justesse et une simplicité infinies qui s’expriment jusque dans l’évasion finale. It’s Alright aurait pu figurer sur Outsider Forever sans faire tâche, ce qui n’est pas le cas de Braindead, chanson qui fout réellement les jetons et interroge sur la santé mentale du chanteur. Le chant est psychotique, habité littéralement de démence, répétant un texte qui témoigne d’une forme de schizophrénie galopante (tuer l’autre) et en même temps de regagner un peu de paix pour soi-même. Le titre dépasse les quatre minutes mais n’offre que très peu de variation. Le tempo est constant, accéléré, entêtant; le final comme jeté à la gueule de l’auditeur.

Negative Feelings est empli de signaux de détresse, d’appels à l’aide et de désespérance. Outsider Forever était un disque qui respirait la résistance et l’espoir. Celui-ci en est débarrassé. La beauté des arrangements et des progressions synthétiques pend parfois dans le vide comme si elle tombait en lambeaux. Sad B4 It Was Cool aurait pu être une chanson majestueuse et fière mais l’électro se désagrège et la voix s’éraille. C’est encore plus beau que jadis, fracturé, grésillant, tout en restant délicat et sophistiqué. A l’échelle de la cold wave ou du post-punk, c’est comme si New Order et Joy Division étaient arrivés dans l’autre sens, comme si la flèche du temps s’était retournée, comme si la pop qui suivait s’effondrait à l’envers. Another Hit ressemble à un morceau de Robert Smith qui aurait fait un stage de trois semaines chez Television pour enfin comprendre le rock américain. Cette fois, le texte est encore plus sinistre, annonçant (peut-être) un massacre de masse ou une désintégration complète.

Negative Feelings renvoie bien à une version cheap, moderne et affable de Closer ou de Pornography. Toutes proportions gardées, l’impression d’avoir affaire à quelque chose de sombre et qui respire l’agonie, d’être confronté à une manifestation cruelle de la folie est tenace. Tombstone s’amuse avec les codes déposés sous terre par Depeche Mode. La voix est nasillarde et les jeux d’ombres surjoués comme chez Placebo, mais il s’en dégage une sécheresse noire qui impressionne et, avec l’effet d’accumulation, fait un peu froid dans le dos.

Et si tout ceci relevait du jeu ? Et si cette folie n’existait pas et n’était causée après tout que par un banal chagrin d’amour ? C’est ce que laisse penser le superbe Intentions. La voix est doublée/triplée pour suggérer un choeur d’amis qui n’ont jamais existé. « Lost in your horizon / Lost inside your eyes now / Lost, manipulated I’m damaged and I’m faded » C’était donc ça. Juste ça. La conclusion est magistrale. Modern World est un morceau immense qui fait écho (les miroirs, encore) à son antithèse au titre identique entonnée il y a plus de quarante cinq par les Modern Lovers. Là où Jonathan Richman trouvait dans l’amour un moyen de résister et de survivre à l’époque, Jimmy Polioudis explose devant nous en mille morceaux, libérant une intense lumière qui se réfléchit en autant d’éclats. La souffrance est intense, délivrée dans un écrin pop, qu’on chantonne en expirant. Elle reste belle et aimable néanmoins.

Negative Feelings ne donne pas envie d’aller en vacances en Thessalonique. Il doit s’y passer des choses affreuses pour qu’on y soit si triste. La misère n’est pas moins pénible au soleil, comme le pensait Aznavour. Elle est pire. Vagina Lips a le chef-d’œuvre léger.

Tracklist
01. Get Off The Train
02. It’s Alright
03. Braindead
04. Sad B4 It Was Cool
05. Another Hit
06. Tombstone
07. Intentions
08. Modern World
Liens

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