Jeudi. Premier véritable jour de printemps de 2026. C’est aussi celui de Camp Claude, son troisième (et dernier ?) concert après Amiens et Tourcoing accompagnant la sortie de NEVER SAY NEVER, dont on s’enthousiasmait il y a peu dans ces colonnes. Tout tombe à pic, donc. On sait que l’on va qu’on va sourire, que cela va être ludique. D’autant qu’on avait triché en ayant un petit aperçu par réseaux interposés ; on est confiant. Oh purée qu’est-ce qu’on se sent bien. On était prêt à prendre un ou deux billets à des copains / copines ou cousins, si le concert n’avait eu lieu en milieu de semaine. On est venu avec un super pote musicophile dont on s’était promis de l’amener il y a quelques années, quand on lui partageait l’enthousiasme autour de Moody Moon (2023), et on SAIT que cela va faire mouche. Que voulez-vous, c’est l’amour… Celui d’un groupe qui aime ce qu’il fait, touche-à-tout et avide de tout, débrouillard aussi. Cela fait toute la différence. La faune est arty, mais hétérogène ; allant de la vingtaine à la soixantaine ; à l’image du groupe. On commence en douceur, dans la chaleur de La Nuit Américaine, assurant la première partie. Elle s’annonce bleue ; deux lunes sont attendues ce soir.
Les copains sont venus au front, le reste ne tardera pas à suivre. Tout d’abord, on applaudit le programmateur ayant trouvé ce groupe, car s’il y a bien une cohérence commune reliant les deux groupes, c’est une connaisse d’un certain héritage musical. Ici, LNA possède les effluves d’O.M.D., et on situe ses références sur la planisphère musical entre Niagara, Indochine et le Christophe électro. Plus récemment, on pense parfois à des groupes électroniques de la fin des années 2000, comme Glass Candy, College ou Desire. Gauthier Havel et Louise Gandilhon, armée d’une keytar, semblent tout droit sortis des Passagers de la nuit de Mikhaël Hers ou d’un film avec Pascale Ogier (Les nuits de la pleine lune). On déplore une insonorisation un peu faiblarde des micros (qui continuera jusqu’au premier tiers de Camp Claude) ; l’intimidation (compréhensible) des premières scènes n’aide pas. Mais la musique est belle, elle a l’allure de rêves et de persiennes. La voix cristalline nous rappelle une fragilité entre Vanessa Paradis et Sally Shapiro, un côté poupée de son(ges) qu’a Ladytron aussi. Le jeune groupe a sorti un EP (Nuit Américaine) agréable et convaincant, et c’est lui qui alimente cette demi-heure de première partie, avec en sus une reprise audacieuse de Heroes de Bowie. Le groupe semble vouloir se positionner sur une musique ultra-synthétique, une bedroom pop / new wave gonflée (rappelant à l’occasion la parenté de Truffaut, éminence grise d’une autre… Nouvelle Vague) au romantisme visuel 80’s, géniale décennie toujours vivante à 50 ans. Un terrain parfois miné, tant il est saturé. Mais le groupe réussit en trente minutes à faire mieux que de nombreux groupes contemporains enfilant les tropes sans toujours bien les détourner, comme Fishbach ou Paupière. On pense à l’excellent phénomène éclair de Vidéoclub, en plus nocturne, et on leur espère une (plus) grande longévité. Nous serons là, veillant au grain…
C’est au tour du trio, accompagné du fidèle Mathias Fish à la batterie. Le groupe arrive comme des ombres. Pas de blabla inutile ou égotique, uniquement une invite enjôleuse du type “Welcome to Camp Claude, a safe place to fun“. On est tenté d’installer la tente et le télescope, puis on se souvient que ceci n’est qu’une formule ; c’est à la fois tendre, drôle car sans se prendre au sérieux, mais un peu quand même, et surtout ludique, maître mot de leur musique et de l’expérience qui suit. C’est parti pour un grand huit d’une heure vingt. On évoquait plus tôt des micros aux volumes inférieurs à la musique ; celle-ci se diffuse bien dans l’étrange – par sa juxtaposition – salle du Trabendo, jamais trop fort (beaucoup de salles en France vous rendent sourds, avec un son grésillant). Le groupe aura toujours l’intelligence de slalomer entre des morceaux plus “vieux” et plus récents, sans jamais que l’on sache où l’on va. Mais le truc est, avec le recul, rondement mené : on partira du plancher de la cold wave de Swimming Lessons (2016) pour aller vers le ciel électro pop, et même, qui sait, titiller la galaxie techno du doigt. On se laisse mener du bout du nez…
La chose la plus frappante est la voix et le charisme de la chanteuse Diane Sagnier, face auxquels la rédaction (excepté un) a totalement succombé. Ce sont des choses qui ne trompent pas : le public est charmé, et on remarquera de nombreux amoureux/ses au premier rang des spectateurs (sauf un, là uniquement par éthique professionnelle). À la réflexion, le groupe répondrait presque à la conception baudelairienne du beau : une sorte d’étrangeté détonante, à la fois bizarre, merveilleux et attirante, intimidante MAIS pourtant accessible. On pourrait continuer avec le jeu des contraires, mais c’est plus encore cette “hétérogénéité” fusionnelle des trois membres (dans l’âge, les tempéraments – la rigidité stoïcienne “à l’anglaise” de Leo Helden vs. l’incandescence de Sagnier, sa voix vanillée vs. le ton marbré et espiègle de Michael Giffts, etc.) qui impressionne. Le groupe se fond dans une complète cohérence avec sa musique (ses albums) et son exécution (la performance), et ceci peut s’étendre sur tous les autres domaines (esthétique, clips, sape, le décor, fait de fumée et d’éclairages réussis, etc.). La maîtrise est totale et se déploie dans une affolante décomplexion.
Chaque morceau se finit avec le sourire, en nous disant : quelle sera la prochaine ? quelle sera l’ambiance ? La tracklist choisie définit parfaitement le groupe, incapable de s’emmurer quelque part. On danse, on rit, remue la patte, saute et se regarde. Après un faux final, le groupe encensé revient avec une seconde fin bonus encore plus “ludique”, avec notamment un remix hardcore par Demon V de Make You Move, transformant la salle d’abord rock en boîte techno pendant 3 minutes, et Diane vient danser dans la foule. C’est joueur, permissif… et simple comme bonjour. Tout le monde en ressort ébouriffé, mais encore sous le charme du moment vécu. Le tout avec les moyens du bord : la passion et l’envie. Pas sûr que les milliers de gens sortant du Zénith voisin aient pris un tel pied… Dorénavant, on ne dira plus “système D”, mais militera pour le “système CC”.
Vidéos : Dorian Fernandes
Photo : promo du groupe

