Être artiste, c’est forcément porter des valeurs profondément ancrées qui se traduisent d’une façon ou d’une autre dans son œuvre. L’anglais Bobby Wratten en porte au moins deux parmi les plus belles : fidélité et humilité. Voilà près de quarante ans qu’il a su se rendre indispensable. Si certains n’auront retenu de lui que l’originelle mais finalement courte période Field Mice (1989-1991), c’est bien évidemment parce qu’elle restera la plus emblématique, porté par l’excellence d’un Sensitive qui aura marqué son époque chez le public indé. Mais ni les fans, ni les esthètes ne seront passés à côté de Northern Picture Library (1993-1994) puis de Trembling Blue Stars (1996-2011) et ne peuvent passer à côté de Lightning In A Twilight Hour, qui, depuis 2015, perpétue ce savoir-faire, cette approche rare d’une création musicale libérée de toute contrainte, promotionnelle notamment. Une démarche sans concession qui convient finalement bien au label madrilène Elefant qui sort fidèlement la musique de Bobby Wratten depuis des années et dorénavant quasi-exclusivement. Peu importe si le discret musicien refuse à présent de se faire tirer le portrait (sinon de loin et si possible de dos), se fait rare en interview et ne devrait pas remettre les pieds sur scène de sitôt : le bouche à oreille entre fans invétérés fera le travail mais surtout, sa musique parlera pour lui ; l’art de l’effacement.
S’il ne fait nul doute que Mark Hollis est un modèle suivi, Bobby Wratten s’éloigne de toute recherche de lumière et de gloire, allant jusqu’à disparaitre complétement des crédits du disque ; inutile d’en rajouter puisque tout le monde sait qu’il est Lightning In A Twilight Hour. Au contraire, ce sont donc ses fidèles compagnes et compagnons de disque qu’il met en avant, celui de toujours, le producteur et musicien Ian Catt présent depuis les débuts en alternance avec ses travaux pour St Etienne, la plus anglaise des américaines Beth Arzy (Jetstream Pony, The Luxembourg Signal) chantant à ses côtés depuis des années et ceux de presque toujours qu’une brouille passagère et oubliée depuis belle lurette avait un temps éloignés de ses projets, Anne Mari Davies et Michael Hiscock dont nous saluions cette année le premier album solo sous le nom de The Gentle Spring. Plus que des musiciens, un cercle rapproché, familier, dont Bobby Wratten depuis longtemps seul aux commandes de ses projets ne semble pouvoir se passer, rassurant dans le fond, indispensable pour la forme que doit prendre sa musique.
La forme, ou les formes car bien plus que ses projets précédents qui s’enchainaient dans une sorte d’évolution confortable, ni tout à fait la même, ni fondamentalement différente, la musique de Lightning In A Twilight Hour est marquée d’une véritable exigence qui revêt parfois, notamment sur les EP, des formes plus ambient voire carrément expérimentales de la part d’un musicien qui, bien que figure sans doute un peu malgré lui de l’indie pop anorak, n’a jamais caché son goût pour les musiques complexes et son admiration pour Brian Eno. On ne va pas se raconter d’histoire, cette démarche a parfois eu du mal à se rendre pleinement convaincante d’emblée et il fallait de toute évidence parvenir à forcer quelques verrous, parfois sur le temps long, pour entrevoir la profondeur des travaux que Bobby Wratten entendait proposer à travers cet n-ième entité. Jusqu’à ce jour en tout cas tant Colours Yet To Be Named, le troisième album de Lightning In A Twilight Hour se pare d’atours lumineux.
Sans rien sacrifier à sa volonté d’aller chercher au fin fond de ses expérimentations digitales trouvailles sonores, boucles de guitares inversées, cliquetis enchantés et brumes synthétiques, Bobby Wratten convertit ses aspirations complexes et variées, paysages sonores nés de l’improvisation débridée ou de la recherche minutieuse en un album accessible de bout en bout sur lequel douces mélodies et harmonies vocales tiennent le devant de la scène, portant des chansons à la signature sonore unique qui font battre le cœur du disque. Ici, les sentiments s’expriment autant par les sons que par les mots, portés par les voix habituelles et familières qui se déclinent en une palette d’ambiances, entre spoken words et sons monocordes, démultipliées, superposées, parfois traitées comme un véritable instrument qui contribue à bâtir cette ambiance d’une grande sensibilité. Colours Yet To Be Named nous fait voyager, de l’Amérique à la Suisse, du Paris des années 60 au Londres des années 80, d’un cocon souterrain aux falaises du Sussex ; de ces voyages un peu à l’ancienne, loin de la frénésie des hautes vitesses. Lightning In A Twilight Hour nous invite, près d’une heure durant, non seulement à poser les valises, mais à les défaire, s’installer dans chaque titre, prendre le temps de l’explorer en profondeur à la découverte de ses détails luxuriants et de ses recoins silencieux.
A bien des égards, par ses choix de productions et d’arrangements, Colours Yet To Be Named et c’est sans doute bien là toute sa puissance évocatrice, ramène à de nombreuses reprises, parfois discrètement, à 35 années d’un parcours sans véritable faute de goût, si ce n’est quelques errements peu inspirés, expérimentations incomprises ou mélodies manquant de caractère. Ici, une ligne de basse sortie de For Keeps des Field Mice, là, une voix lancinante et vaporeuse échappée du sublime Alaska de Northern Picture Library : Bobby Wratten n’hésite pas à se retourner sur son passé, relevant les jalons qui lui servent aujourd’hui à bâtir son patchwork sensible et d’une belle modernité. Si on n’y trouve pas vraiment de « tube », ce rôle ayant été dévolu à l’excellent There’s More to Life Than Crooks sorti quelques temps avant l’album et qui n’y figure pas, autre scorie pas désagréable du temps de Sarah Records, Red Comet et son mid tempo haletant et plus encore les sept minutes infatigables d’Every Flame A Sunset font office de locomotives rythmiques d’un album qui a presque décidé de s’en passer. Effets de gouttes d’eau qui suintent des plafonds abandonnés de la Fortress, discrètes couches électroniques sur Inner Heat ou une boite à rythme feutrée sur un Graph Paper qui nous plonge en pleine rêveries, le pouls de l’album bat en sourdine et au ralenti jusqu’à ne plus battre du tout, nous emportant dans un état second, méditatif.
Portée par la voix de Beth Arzy, Folk Radio est une conclusion merveilleuse de volupté électrique qui finit par s’éteindre, rappelant qu’elle a surtout laissé la place sur Addicere, The Quiet And The Confusion ou Blue Traces à des balades acoustico-électro qui empruntent le chemin de la plénitude, menées par une guitare folk que l’on n’avait plus entendue ainsi depuis longtemps. Sans cesse, Bobby Wratten explore, tente des voies rares et pousse le curseur d’une pop ambient complétement hors du temps en particulier sur Opaque Retreat, admirable de poésie dont les vers qui tournent en boucle sont mis en exergue sur la pochette :
Make a tape of Snow
Post it with a note
Make a tape of rain
Send it, don’t explain.
On fait bien trop souvent le constat que plus grand-chose n’est inventé pour ne pas voir dans ce Colours Yet To Be Named de Lightning In A Twilight Hour une véritable ambition de pousser un peu plus loin l’idée de ce que la pop peut ou doit être. Rien de révolutionnaire sans doute, mais ces chansons introspectives, fines observatrices d’un intime qui se transforme dans un monde en plein bouleversement sont les indéniables témoins de l’apport à la musique d’un artiste qui se construit, disque après disque, un univers qui le fait entrer sans contestation possible dans le cercle très fermé des créateurs de The Cycle Of Days And Seasons, Hex ou Laughing Stock ; à bien y faire attention, le point culminant The No-Sound Of Falling Snow pourrait même bien être son New Grass à lui. A vrai dire, on ne doutait pas vraiment qu’il était de cette trempe mais il manquait encore à Bobby Wratten ce disque plein, réussi de bout en bout, sobre et humble, portant fidèlement un dessein musical patiemment construit depuis plus de trois décennies. Tout aussi discret et confidentiel soit et restera-t-il, Colours Yet To Be Named est aujourd’hui ce disque majeur dont les couleurs chaudes auxquelles on n’a pas encore donné de nom viennent illuminer le crépuscule de cette année.

