Day One / Intellectual Property
[Society of Sound Music]

8.5 Note de l'auteur
8.5

Day One - Intellectual PropertyUn trou noir, disait-on il y a près d’un an et demi en annonçant la sortie imminente du troisième album de Day One et le premier depuis plus de dix ans. Le groupe de Bristol était apparu pour la dernière fois en octobre 2007, signant le magnifique Probably Art, dans une indifférence déjà générale. Et puis rien… rien du tout… quelques titres placés sur des BO, des apparitions souterraines à la radio, presque invisibles mais toujours cet espoir que le groupe de Phelim Byrne et Matthew Hardwidge, puisqu’il existait toujours officiellement, reviendrait un jour.

En novembre 2016, sortait officiellement à l’échelle mondiale cet Intellectual Property, paru initialement en juin 2015 via la Bowers and Wilkins, une sorte de club d’amateurs de musique sur abonnement. Pas une sortie physique mais une sortie digitale uniquement qui faillit ne laisser aucune trace si on ne s’était souvenu il y a peu que l’album était bon et méritait qu’on en rende compte. Notre histoire avec Day One remonte à une petite éternité. Un soir, sans doute au début des années 2000, on se souvient que le groupe avait volé la vedette par son mélange de pop, d’acid-jazz flemmard et de hip-hop blanc à de futurs mastodontes. Muse qui passait derrière n’avait pas su rivaliser et les Flaming Lips de Wayne Coyne n’avaient pas encore trouvé la martingale pour se mettre le public de leur côté. Day One avait volé la vedette à tout le monde, s’imposant alors que personne ne connaissait la moindre de ses chansons, avec une désinvolture et une décontraction totales. Day One avait signé peu avant sur l’alors naissant label Melancolik, une filiale de Virgin, placée sous la responsabilité de Massive Attack. En 1998.

Vingt ans plus tard, Byrne et Hardwidge marchent toujours ensemble et n’ont rien perdu de leur verve. Intellectual Property est un album hors du temps, splendide et résolument original. Les deux hommes (Byrne au chant, Hardwidge à la baguette) continuent d’y explorer le son qui avait ouvert le terrain à des phénomènes comme The Streets, tendrement hip-hop, enrichi au saxo, au groove et de mille et une trouvailles initiées en studio pour étoffer les compositions. The World is Round initie une reprise de contact en douceur, réflexive et pleine de délicatesse. Le morceau introduit le thème de l’album qui se veut une observation sensible et à hauteur d’homme de la vie des hommes et du cours du monde. On entre dans le vif du sujet avec l’Happy Man qui suit, un de ces titres dont les Day One ont le secret, fringant et en même temps tendrement désespéré. Leur premier album s’appelait Ordinary Man et on y est toujours : qu’est-ce qui fait qu’on continue dans ces conditions ? Qu’est-ce qui mène au bonheur ? Pourquoi est-ce que la vie est si difficile et ressemble à la mort ? Il y a des chœurs/écho à la Happy Mondays, un clavier très mancunien et un flow incroyable qui renvoie la question existentielle dans les cordes de l’espoir. Day One est en confiance et se paie un saxo extravagant qui fait penser à du David Byrne. Rien ne résiste à Phelim quand il est lancé à cette vitesse : « I do the best i can to be a happy man », chante-t-il en espérant se raccrocher aux branches. Near Life Experience évolue dans un registre similaire et constitue l’un des sommets du disque. La qualité principale de l’album repose sur le talent d’observateur de Byrne. Near Life Experience est probablement l’une de ses plus belles chansons. On se situe au cœur de la classe moyenne. L’homme au travail, actif, en pilotage automatique, est à la recherche d’une Near Life Experience qui lui donnerait un aperçu de ce que peut être la vraie vie. Les quatre minutes du morceau sont parfaites. Le rachat intervient à travers une rencontre amoureuse et une remise en cause de son mode de vie. Partir. Rebondir ailleurs. C’est un conte, un mythe de réinvention et de renaissance. La mélodie est simple, compagnon discret d’un texte brillant et riche en punchlines. « Is it all there is in the existence ? I am dead inside. »

Les douze morceaux qui composent Intellectual Property ont tous quelque chose d’important à livrer. Ils sont intelligents et emplis d’humanité, appliqués à expliquer les choses et à les mettre en perspective. Le flow de Byrne est didactique et en permanence traversé par l’interrogation du philosophe. La musique est splendide, légère et en même temps plus compliquée qu’elle en a l’air. Il se dégage une forme de modestie extraordinaire de tout cela comme si avec les années, Day One avait atteint son but d’une variété transgenre qui agit sans avoir l’air d’y toucher, une musique si ordinaire et séduisante qu’elle en devient d’emblée familière, chaleureuse et amicale. Just Believe est un morceau accueillant au possible. Lovers & Strangers, romantique comme une escapade à Paris, s’interroge sur les liens indicibles qui font et défont une relation. La production lorgne tranquillement du côté des Beach Boys époque Pet Sounds, jusqu’à se payer un splendide instrumental avec If Only’s or Maybe’s. Les Flaming Lips en seraient jaloux. Le sans faute continue de morceau en morceau : depuis le plus sombre The Armchair jusqu’à Twelve Years, le deuxième morceau emblématique du disque.

Twelve Years est l’histoire d’une impasse. Celle du groupe et de l’homme qui échoue en général. « I try, i try and it dont work », chante Byrne enveloppé dans un écrin doo-wop irrésistible. La chanson raconte la destinée d’un homme qui va d’échec en échec et remet sans cesse son ouvrage sur le métier. Il verse dans le banditisme mais échoue encore. Tribunal, prison et retour à la case départ. Twelve Years est affreux et immense à la fois, l’un de ses titres qui composent une vie et la transcendent sur quelques minutes en apesanteur. Intellectual Property se termine en fanfare. Les trois derniers morceaux sont à tomber. Fuel for fire s’appuie sur un son de batterie pris sur le vif, une volonté d’expérimenter et de laisser la musique/la vie s’afficher dans leur plus simple appareil. Le titre est une réussite totale, glaçante et parfaitement maîtrisée. The Greatest Trick est plus pop. Cela ressemble à du Divine Comedy réussi, primesautier et un brin désuet. Là encore, l’empreinte des Beach Boys est très présente, voire écrasante mais on se laisse faire. Les chœurs sont superbes et le triangle, la flûte ont un pouvoir enchanteur. Il faut oser s’aventurer dans ces territoires. Day One le fait sans appréhension, poussé par son respect infini pour les mots, les situations et les hommes.

 Intellectual Property se referme sur le titre éponyme. Un titre glaçant et sombre, paranoïaque et dickien qui contraste (un peu trop) fortement avec celui qui précède mais renvoie à la veine trip-hop des débuts. Le son est plus chaud, plus électro et on se dit que ce morceau aurait pu se trouver ailleurs, dans une autre époque, sur un autre album. Sur ce disque, Day One aurait été Massive Attack, un Massive Attack sans le tralala et l’ambition démesurée. Un Massive Attack du pauvre, ordinaire et qui aurait parlé de la vie de tous les jours. Day One est, comme certaines filles, un groupe next door, un groupe dont les membres vivent parmi nous, comme nous. Un de ces groupes qui racontent la vraie vie des gens, la chantent et aident à lui donner un sens. Il n’y a plus temps d’artistes qui font ça. Intellectual Property est un très bel album. Pas étonnant qu’il n’ait pas eu le droit à une sortie digne de ce nom.

Tracklist
01. The World Is Round
02. Happy Man
03. Near Life Experience
04. Just Believe
05. Lovers and Strangers
06. If Only’s and Maybe’s
07. The Armchair
08. Bright & Breezy
09. Twelve Years
10. Fuel for Fire
11. The Greatest Trick
12. Intellectual Property
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