Fennesz / Agora
[Touch Music]

8.2 Note de l'auteur
8.2

Fennesz - AgoraLe compositeur autrichien Christian Fennesz (Fennesz tout court pour la scène) est de retour après cinq années d’absence. Le guitariste et électronicien a communiqué récemment sur les conditions spartiates qui l’ont amené à composer cet album : quelques difficultés, qu’on imagine autant financières que logistiques, qui l’ont privé pendant un certain temps d’accès à un studio complètement équipé. Cela signifie moins de moyens, moins d’effets et moins d’instruments, mais souvent, on le sait, un regain de créativité. Agora, paradoxalement si l’on considère son titre, est un album enregistré à la maison.  Au lit, selon Fennesz, ce qui expliquerait peut-être l’organisation en quatre longues plages, peu vigoureuses mais hypnotiques, d’une durée de 10 à 12 minutes qui composent l’album. La chambre est l’endroit où tout s’est toujours passé et pensé, l’endroit où sont nés la pop et le rock avant de franchir la porte, celui, sans doute, d’où est venue l’inspiration classique il y a des siècles de cela.

Agora n’est pas un disque pour faire tourner les serviettes. Sa sortie, à quelques semaines de la disparition du grand Scott Walker, donne le sentiment que Fennesz présente un état des musiques ambitieuses maintenant que la voix n’est plus là. Les plages sont mornes mais donnent à voir ce qu’on pourrait qualifier de « structure du temps », une articulation impalpable où le temps intime, le temps domestique (celui qu’on partage entre nous, entre nos murs) et le temps public établissent entre eux des connections et des échanges d’« informations ». Evoquer un tel album est évidemment ingrat, sauf à vouloir décrire, forcément mal, ce qu’on entend. In My Room s’organise autour d’un son de guitare ( ?) drone, presque sourd, constant, monotone, autour duquel tournent des notes jouées à l’arrière-plan. Le titre ressemble à ces longues journées passées au lit où l’on goûte tantôt le réconfort et la tranquillité d’être juste là, sans éviter, parfois, de croiser une ombre menaçante ou l’angoisse de n’en jamais sortir. Il y a dans la musique de Fennesz, malgré la radicalité à l’œuvre, une forme de paix et de sympathie qui s’exprime et renvoie au sujet. Rainfall n’évoque que de très loin le son de la pluie qui tombe. La musique s’agite un peu, se tend, voire s’accélère sur la seconde moitié du titre comme si « on prenait le train ». On entend des boucles, des séquences rythmiques, vaguement familières mais aussi une succession d’arrières- plans mouvants, perturbants et complexes. La sensation à l’écoute de cette musique constitue sa véritable richesse : on y est sans y être ; on s’inquiète, on s’apaise, on respire, on divague. Il y a toujours eu chez Fennesz une volonté de jouer sur les rapports ambigus entre l’électronique et l’organique. Sur Agora, l’électronique, devenue numérique, l’emporte haut la main et semble avoir pris le contrôle sec et mécanique des opérations, sans, toutefois, et c’est là ce qui surprend, que l’organique soit oublié. Disparu, il laisse une trace enfouie sous la poussière digitale que notre cerveau humain excave sans qu’on lui demande rien. C’est dans ce plaisir de la fouille (la même qui nous fait chercher l’aiguille dans la meule de foin ou le trèfle à quatre feuilles) que l’on trouve notre compte.

Ce serait une imbécilité de vouloir rendre trop complexe une musique qui ne l’est pas tant que ça. L’une des qualités d’Agora, par-delà l’absence de « structure » proprement dite, de refrains, de chansons, est son intelligibilité, sa lisibilité immédiate. Il n’y a rien à comprendre. Plaisir de recevoir. Agora est une plage qui ne dit rien ou presque et dévoile, là encore après six longues minutes, quelques halos lumineux. On s’attend rien moins qu’au dévoilement d’une vérité qui ne vient pas. C’était à prévoir. Mais quel élan, quel souffle, quel mouvement ! Quels effets produits dans une économie presque totale de moyens, de rythmes, de tempo. Fennesz réussit avec cet album un tour de force qui se conclut paradoxalement avec le mouvement le plus « classique » qui soit. We Trigger The Sun est plus proche de ce qu’on connaît de l’autrichien d’ordinaire. Il apparaît comme un rêve en bout de course avec ses modulations, ses éclairs et ce crescendo en apothéose. Le dernier morceau amorce un réveil ou une montée au Paradis, quelque chose d’à la fois humain et de transcendant qui fait un bien fou et donne le sentiment que les trois morceaux ont, à leur manière, servi à initier ce décollage, cette prise de conscience de la beauté du monde.

D’aucuns trouveront que Fennesz a produit avec Agora l’un des disques les plus ennuyeux et prétentieux de l’année. Cela peut tout aussi bien être considéré comme un chef d’œuvre existentialiste et minimaliste. Arrêter le temps n’est pas donné à tout le monde. Le faire glisser entre ses doigts et jouer avec lui comme on le ferait avec un serpent demande un talent et une vivacité rares. Agora est un disque monumental et riche comme un puits sans fond.

Tracklist
01. In My Room
02. Rainfall
03. Agora
04. We Trigger The Sun
Écouter Fennesz - Agora

Lien
Ecrits aussi par Benjamin Berton

The Catenary Wires : l’héritage twee pop se porte bien

Avec le deuxième album de The Catenary Wires, ‘Til The Morning, c’est...
Lire la suite

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *