Senbeï / Tōitsu II
[Banzaï Lab]

7.9 Note de l'auteur
7.9

Senbeï - Tōitsu IIAyant reçu à deux journées d’intervalle l’album de Senbeï, Tōitsu II, et (enfin) celui dans sa version CD du RZA/Bobby Digital and The Pit of Snakes (accompagné de sa BD compagnon),  on ne pouvait s’empêcher de comparer les deux projets qui ont pour point commun de renvoyer musicalement à une sorte d’univers enrichi.

Là où le leader du Wu Tang propose un récit suivi de samouraï, bien connecté aux bases de son groupe principal mais manquant de souffle, le beatmaker français enrichit son nouveau disque d’un récit pas tout à fait narratif mais qui donne corps à son élaboration communautaire et sent bon la vigueur et l’énergie créative. Tōitsu II est la suite de Toitsu, disque initié pendant le premier confinement et qui reposait sur les contributions de fans-financeurs à un disque fini et très réussi. Les principes sont les mêmes (un disque collaboratif, pour ce que ça signifie), une armée qui s’est agrandie et élargie offrant au beatmaker sûrement un peu de temps et d’argent pour fignoler le projet, et une formidable envie d’avancer.

Toitsu II rivalise sans trop de difficulté avec son prédécesseur et s’impose là aussi assez facilement comme une réussite d’écriture et de production. L’entame est astucieuse, laissant augurer d’une sorte de hip-hop opéra qu’on n’aura malheureusement pas encore cette fois-ci mais que We Back et Saji nous laissent un instant espérer et entrevoir. Cela n’empêche pas le disque de se présenter comme une aventure fantastique mettant aux prises une bande de valeureux MCs (la tribu des fans) et un adversaire maléfique aux contours incertains. C’est avec cette idée manichéenne en tête qu’on se lance, sabre au clair, dans les premiers morceaux, incroyablement bien charpentés et immersifs.

Senbeï est un arrangeur de sons et d’ambiance hors pair. On ne le découvre pas aujourd’hui mais Tōitsu II est une belle réussite à cet égard, mi-album de hip-hop classique, mi-album bande originale imaginaire constituée de collages et d’ambiances qu’on qualifiera faute de mieux d’orientales ou japonisantes. Like The Phoenix n’aurait pas dépareillé sur le disque de kung-fu du RZA. Il est au moins aussi bon que le meilleur des morceaux de l’Américain. Miscellanous a un flow du tonnerre et les arrangements du flûtiau aux chœurs sont épatants. La production de Senbeï est claire, ouverte et laisse entrer la lumière. A l’écoute des premières plages, on se prend un souffle d’énergie qui revigore et donne envie d’aller en découdre avec les ennemis qu’on nous proposera même si on est niveau ceinture blanche et équipé d’un couteau à beurre.

Nous y voici : instantanément changés en guerriers adolescents, prêts à aller taper du combat merveilleux comme si on y connaissait quoi que ce soit. Le champ de bataille (Fields) est ouvert dans une ambiance 7 Samouraïs/ Kung Fu Pandesque grandiose que vient percuter le flow royal d’un DJ Nixon aussi convaincant, même s’il ne travaille qu’à l’arrière-plan, qu’à l’accoutumée. Durant cette odyssée XXL, on vivra quelques aventures immersives (Ghost Stories) avant d’être ramenés au fil des compositions et des collaborations à une réalité plus contemporaine et proxime.

Jours de Pluie, magnifique ritournelle et chanson entonnée avec Deugiheugi, tout comme le Débordement qui suit avec Swift Guad, nous sortent de la narration principale pour nous ramener dans un univers français, excellent et bien arrangé (avec piscine à débordement) mais qui n’est pas totalement raccord avec ce que Tōitsu II avait annoncé comme si l’auteur avait décidé soudain de renoncer à son projet et s’offrait une incongrue parenthèse en plein milieu. On y replonge brillamment avec Lady Vengeance et ce qui suit, mais sans se départir de l’idée que la continuité a été quelque peu brisée. Il nous faut donc un peu de temps pour re-rentrer dans l’ambiance, un peu plus américaine et très Smokey Joe sur Teddy Bear. 

Heureusement pour nous, Senbeï a gardé quelques morceaux savoureux pour le final. Your Song est de toute beauté, soyeux et caressant, mais tout de même plus soul que japonais dans l’âme. Earthbound nous fait penser à un excellent titre de Death In The Neighbourhood. C’est du collage ambient millimétré et pétillant de Noël, un vrai bonheur de composition et de respect que prolonge le superbe Issho II, plein de vie et de chaleur humaine. Entre les bruits d’enfants et un piano cristallin, Senbeï referme ce Tōitsu II dans une ambiance familiale et résolument bienveillante.

On n’en finit pas moins un peu déconcerté par un disque aux compositions généreuses et magnifiques mais qui semble avoir changé d’objectifs en route et manque de fait de cohésion. Là où RZA tenait le fil mais pêchait par un manque de choses à dire, Senbeï prépare et lance une armée dans un assaut qui se termine un peu trop rapidement. Est-ce qu’on s’est mépris sur les intentions de départ ? Sûrement. A-t-on été aveuglé par notre désir d’écouter enfin une vraie saga de hip-hop français ? Possible aussi. Tōitsu II est un chouette disque mais pas celui qu’on croyait.

Tracklist
01. We Back
02. Saji
03. Like The Phoenix
04. My Enemy
05. Fields (avec DJ Nix’On)
06. Ghost Stories
07. Jours de Pluies (avec DeugiHeugi)
08. Débordement (avec Swift Guad)
09. Lady Vengeance (avec Proleter)
10. Teddy Bear
11. Your Song
12. Earthbound
13. Issho II
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