Sinaïve / Super 45 t.
[Hidden Bay Records / Arvo Disques / Hellzapoppin]

9 Note de l'Auteur
9

Sinaïve - Super 45 t.Il y a deux façons de voir les choses : soit on reste un peu en surface et l’on considère que Sinaïve n’est qu’une bande d’usurpateurs, soit on creuse un peu et on découvre l’un des jeunes groupes français les plus excitants du moment. Il faut dire les choses honnêtement : pour qui maitrise un minimum son petit guide de la pop indépendante des 50 dernières années, Super 45 t., dernier Ep en date du groupe co-produit par rien de moins que trois labels, Hidden Bay, Arvo Disques et Hellzapoppin les place directement dans la première catégorie. Même sa pochette ne vous est pas inconnue, réinterprétation on ne peut plus fidèle jusque dans la Jaguar et l’ampli Vox de celle de The Perfect Prescription des Spacemen 3 en 1987 ; le détournement de pochette, une vieille tradition musicale plutôt sympathique où un bon hommage bien ficelé vaut toujours mieux qu’un plagiat mal fagoté. Mais au-delà des apparences, ce qui se passe à l’écoute de la musique de Sinaïve et ce depuis quelques productions déjà (le premier EP Dasein -dont nous disions déjà beaucoup de bien- et la cassette de reprises particulièrement incarnées Reprise Party) est plutôt inédit et dépasse les clivages habituels. De toute évidence, les strasbourgeois n’ont rien de simples copistes mais se bâtissent, malgré leur jeunesse, un univers sonique complétement exaltant et qui, en dépits de quelques codes parfaitement identifiables, se distingue sinon par son originalité (et encore, ça reste à voir) mais en tout cas par sa très forte personnalité.

Si en à peine 4 années d’existence bien remplies, le groupe doit déjà de fader le fardeau du « renouveau de la noisy pop », ça n’est pas non plus complétement par hasard et rarement l’évolution on ne peut plus moderne d’un groupe actuel (autoproductions, auto-distribution numérique et rencontres underground pour l’édition physique) n’avait semblé porter tant de promesses confirmées sorties après sorties. Sous ses oripeaux bruitistes, le groupe mené par Calvin Keller principalement auteur des textes et musiques dégage une sensibilité plutôt rare qui se traduit à la fois comme le veut le genre par une aisance mélodique parfois exprimée à l’os, sans artifices électriques, mais aussi dans des textes en français fermement assumés qui en disent long sur la jeunesse d’aujourd’hui, ses doutes, ses questionnements mais aussi ses engagements. Surtout, la pop bruyante de Sinaïve ne se réclame d’aucune chapelle et embrasse avec amour tout le spectre du genre, faisant une belle place au psychédélisme motorique, base fondamentale de cette musique qui tournoie sans cesse jusqu’à en devenir complétement hypnotisante.

Super 45 t., impeccable ep 4 titres sur un maxi à l’ancienne ne déroge pas à ces constats et marque incontestablement une étape de plus dans la progression du groupe vers des sommets d’intelligence et de plaisir qu’ils aperçoivent déjà. Ténèbres, titre d’ouverture interroge autant qu’il emballe directement. Ça n’est pas de notre faute si on a l’âge de savoir qu’il n’aurait pas dérogé sur les premières productions de chez 53rd & 3rd, Creation ou Sarah, avec sa ligne de basse à la 14 Iced Bears, son électricité cradingue qu’affectionnait tant The Golden Dawn mais surtout son emprunt à peine voilé au climax de l’un des morceaux les plus emblématiques du label, le Sensitive des Field Mice. Même pas peur. Au contraire :

Peine perdue pour avoir un jour
à invoquer l’amour, la fortune, la beauté
comme Sarah disait
«celle qu’ils essayent de tuer»

Voilà. Ici, tout est assumé et Ténèbre, en plus d’être une sacrément bonne chanson pop, résume à elle seule toute l’inventivité d’un groupe qui n’hésite pas à s’inscrire dans une histoire multiple, variée, référencée, pour tracer sa propre voie dans un sillon où interfèrent sans cesse inspirations et modernité.

En mode yé-yé, guitare/tambourin/duo de voix, Il Faudra Traverser joue sur l’ambivalence entre une musique légère et insouciante et un texte plus grave qui laisse transparaitre un certain engagement social des membres du groupe. Space Ronsard a tout du titre un peu hermétique avant de comprendre sa complète évidence : Calvin Keller s’inspire librement de Pierre de Ronsard pour recréer un texte en vers à la modernité déroutante scandé façon Alan Vega dans un univers orageux digne du meilleurs Suicide. Enfin, Trash Mental et son texte malin bourré de clins d’œil (à Brigitte Bardot par exemple), de préoccupations très actuelles (L’homme est un loup pour la femme [et c’est pire]) et de punchlines jouissives, c’est La Femme qui n’aurait pas succombé aux sirènes de la grandiloquence ou des Calamités garage qui auraient été produites par le Bobby Gillespie de 1985 qui jouait, lui aussi, de la batterie debout.

Avec Super 45 t., Sinaïve poursuit son chemin ascendant. Plutôt que de cacher maladroitement des influences dont la précédente cassette Reprise Party faisait un état des lieux passionnant, il les assume au grand jour comme d’autres utiliseraient des samples pour créer une musique résolument contemporaine qui doit autant à sa fougue électrique qu’à une plume rarement aussi bien trempée. Regarder derrière pour aller de l’avant de cette façon, peu en sont capables. Adoubés par la vieille garde Lithium (Diabologum, Mendelson, Françoiz Breut) lors de deux soirées à Colmar et Metz il y a quelques semaines, les strasbourgeois ne semblent pas prêts de se débarrasser des encombrantes attentes placées en eux. En attendant, ils mènent leur barque, libre et indépendante, signent des œuvres passionnantes qui, bien que de plus en plus mises en lumières, semblent bien partie pour alimenter une de ces légendes undergroud même si personne n’aura besoin de 20 ou 30 ans pour en mesurer toute la pertinence.

Tracklist
01. Ténèbre
02. Il Faudra Traverser
03. Space Ronsard
04. Trash Mental
Liens

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