[Côté/Surcoté #1] : Nowhere de Ride est-il si bon que ça ?

9.5 Note de l'auteur
9.5

Ride - NowhereLe rock indé est comme le milieu de la mode et celui de l’art contemporain, celui de la restauration gastronomique ou du cinéma : un petit monde où on ne cesse de se pousser du coude et de s’interroger sur les niveaux relatifs de tel ou tel, surtout quand ils ont accouché de leurs meilleurs travaux il y a un paquet d’années. Parmi les lignes de dialogue préférées des amateurs, se trouve cette phrase : (en parlant d’un groupe) – Il serait pas un peu surcoté ??? (moue dubitative)… s’en suit un débat acharné « Ouais, j’ai toujours trouvé ça nul »/ »Mais pas du tout ». C’est le sens de cette nouvelle série Côte/Surcôte. 

Depuis qu’ils se sont mis à refaire de la musique ensemble (2014, pour un premier album en 2017, un deuxième en 2019 et un troisième, This Is Not A Safe, en mars 2024), il est de bon ton de passer Ride à la moulinette révisionniste. Difficile pour un groupe qui a connu son « prime » comme disent les jeunes en 1990, de s’affranchir complètement du jugement du temps, d’échapper aux remises en cause et de tenir la distance. L’accueil de plus en plus timide (« ça ressemble à du New Order« , on l’a dit nous-même), réservé à leur production suit le mouvement naturel de réception des reformations : emballement initial, accueil favorable puis lassitude qui conduit (le plus souvent) à rejeter les nouvelles productions, puis, par extension, à attaquer aussi le cœur historique de l’oeuvre en la rabaissant. Coqueluche française pendant longtemps et porte-drapeau du shoegaze, le groupe de Mark Gardener fait de plus en plus l’objet de débats et de questions qui portent sur la qualité véritable de Nowhere, son album référence que d’aucuns qualifient sans ménagement ces dernières semaines sur les réseaux de bouse ou d’album mièvre et… surcoté.

Histoire de remettre les pendules à l’heure, on a réécouté douze fois de suite ce disque sorti en octobre 1990 et immédiatement replongé dans les sensations éprouvées la première fois qu’on a surfé sur la vague des Oxfordiens. Le premier contact avec le disque s’établit bien entendu à travers cette pochette incroyable, une photographie tout en nuances de bleu, d’une vague en formation capturée par le photographe skater/surfer américain Warren Bolster. Dans l’édition originale (celle qu’on a découvert à 16 ans), CD ou K7 l’image est nue, sans aucune indication du titre du disque, ni du nom du groupe, en dehors d’un sticker. Le Nowhere du titre est un nulle part marin, aérien, un nulle part de bord de mer qui est d’emblée porteur de menace et renvoie au danger, immédiatement électrique mais aussi métaphysique, aqueux, portée par cette promesse de tsunami. Lorsque Seagull, le premier morceau, retentit, on a encore l’effet de la pochette en tête. C’est elle qui nous aide à décoller, à perdre pied. Seagull est une référence au roman Jonathan Livingtson le Goéland de Richard Bach, et c’est effectivement ce qu’on ressent : la puissance du décollage, la sensation de vertige, l’élévation provoquée par les guitares et le déchaînement forcé de la batterie, qui emballe artificiellement le rythme d’un morceau mêlant furie sonique et contemplation. Cette dernière est provoquée par l’écho sur les voix et le timbre angélique de celles-ci, qui s’imposera comme la signature la plus marquante du duo. Gardener et Bell chantent rarement ensemble (c’est le cas ici), ils ne font pas de duo comme les Libertines mais on a toujours le sentiment chez Ride qu’on a à faire à une équipe, à une unité soudée, fusionnelle et sensuellement amicale. Les six minutes de Seagull forment l’une des meilleures entrées en matière du rock des années 90 : une furie sensible, sensuelle et définitive, violente, ravageuse et en même temps suffisamment maladroite pour renvoyer à l’âge adolescent. Les paroles sont démentes. A quoi a-t-on à faire ?

My eyes are sore, my body weak
My throat is dry, I cannot speak
My words are dead
Falling like feathers to the floor
Falling like feathers to the floor, ah
You gave me things I’d never seen
You made my life a waking dream
But we are dead

Est-ce que la vitesse conduit à l’épuisement ? Est-ce que les personnages de Just Like Heaven se sont jetés dans le vide et chantent depuis l’autre bord ? Est-ce que les corps s’élèvent l’un vers l’autre pour faire l’amour ? La musique de Ride est d’emblée une énigme, une sorte de message sibyllin (et un peu bidon) émis vers ou d’après l’Autre Monde, celui du rêve. Kaleidoscope lorgne vers la musique de My Bloody Valentine mais renvoie également à celle des Byrds et des Beach Boys. Ceux qui n’aiment pas ça considèrent qu’il y a un côté propret et boyscouts chez Ride, qui est paradoxalement l’une des forces de cet album. A la première écoute, la matière est vive, claire, non souillée. Il y a une perfection manifeste, une pureté dans l’agencement de la basse et des guitares, un côté linéaire et prévisible dans les montées chromatiques qui est nécessaire à l’ascension dans les tours du rêve. On retrouve cette idée d’un ordre clair sur l’excellent In A Different Place, un des titres qui est aujourd’hui les plus vivement critiqués par les révisionnistes, et pourtant l’un des plus puissants du disque. C’est Gardener qui enquille ici quatre titres de suite. C’est Gardener le plus beau des deux chanteurs, Gardener qui est l’incarnation parfaite de l’ange déchu, Gardener qui détient les clés de la poésie en Ride, Gardener qui libère le charme et qui provoque le trouble né de la confrontation entre la voix, érotique mais abstraite, et le corps caverneux, aride et agressif des guitares. Polar Bear est encore meilleur. Le registre est élégiaque. C’est un roman courtois, un conte médiéval. L’amour est élévation. On croise Dante et Béatrice. On y est sans y être, du sexe sans les doigts.

Even if the rain falls down, and all the sky turns cold
I will feel fine
Thunder roared and lightning flashed
But you and I are in a different time
Floating in and out of time
In and out of space
No-one can touch us
We’re in a different space

et encore :

She knew she could fly like a bird,
But when she said, « please raise the roof higher » nobody heard,
They never noticed a word,
The light bulbs burn, her fingers will learn.
Why should it feel like a crime?
If I want to be with you all the time.
Why is it measured in hours?
You should make your own time, you’re welcome in mine

Il faut être adolescent et aimer pour la première fois pour suivre Ride où Gardener l’entraîne, ou bien être en capacité de se souvenir de l’état dans lequel on était cette fois-là. Sur Polar Bear, Laurence Colbert est aussi bon que Stephen Morris chez Joy Division, mais il commet quelques fautes qui font la différence et renvoient son chanteur sur le plancher des vaches. C’est lui qui souligne l’impossibilité de rejoindre la fille à tire d’ailes, de la suivre quand elle se heurte au plafond puis le dépasse.

Cette carte du tendre se prolonge sur Dreams Burn Down, un autre des jalons forts du disque. C’est le Hand In Glove des Smiths, à la sauce shoegaze, tant il va de soi que le texte (écrit par Andy Bell et chanté par Mark Gardener) est une offrande de l’un vers l’autre. Le « she » de la romance est un leurre, il ne faut pas s’y tromper.

Waiting, hoping for a sign that what’s forbidden can be mine
I just want what I can’t have ’til my dreams burn down and choke me every time

On parle ici d’une amitié ambigue entre les gars, de ce qui se passe lorsque deux adolescents traînent toute la journée ensemble et montent un groupe. Ride est un boys band et un boys club. Le splendide écran de guitares qui descend et monte tout au long des six minutes du titre est un déferlement de joie pubère, une décharge électrique, qui tend le jean sans qu’on sache si c’est la promesse de la fille qui excite ou la proximité du compère. Ride, encore une fois, touche au cœur de la pureté adolescente, plonge au coeur de la matrice suprême : celle qui contient le désir et la violence. Gardener enfonce le clou avec Decay. Il emprunte les mots à un livre sérieux qui traîne dans les affaires de son père et joue à la grande personne. La récurrence des thèmes morbides sur Nowhere ne fout pas la frousse comme chez Cure. Elle est là pour se faire peur, pour se marrer, parce que c’est la punition possible pour les comportements à risque, pour le sexe, la vitesse et la transgression. Personne n’y croit. C’est le disque de l’exaltation, de l’enivrement, pas un disque gothique pour deux sous, même s’il ne fait que parler de mort et de disparition.

Now, this feeling’s so alive
But as you or anything, we die
We die
We die

Gardener y croit à peu près autant que James Dean quand il se lance à fond sur la route avec son bolide. On y est presque. Il ne faut surtout pas écouter les éditions expanded pour comprendre Nowhere. Le disque original se suffit à lui-même. C’est Andy Bell qui chante les deux derniers morceaux. On peut considérer que c’est lui le maillon faible chez Ride, mais sur Nowhere Paralyzed, qui démarre mollement, Andy Bell est tout simplement parfait. Paralyzed est paradoxalement une chanson qui est inspirée par la confrontation à une situation de violence véritable (des émeutes sociales, des émeutes de rue). On y ressent une forme de tristesse, de résignation, de pesanteur qui est absente des autres morceaux. La voix de Bell est plus classique, plus appliquée, plus plaintive. Ride exprime pour la première fois une forme de détresse face à la réalité du monde, une angoisse qui cloue le morceau au sol et vient déjouer tout ce à quoi Gardener avait fait référence avant. Les deux derniers morceaux correspondent au retour sur terre, à la grande redescente, au passage à l’âge adulte et aux premières désillusions. La dernière minute est une formidable hésitation sur la marche à suivre, comme si la pièce cherchait une issue. Celle-ci arrive avec le huitième et dernier titre : Vapour Trail, le couronnement magistral de cette grande œuvre. La symétrie avec le Seagull du début est évidente.  Revenu du monde des rêves, le narrateur contemple à nouveau l’être aimée, sans fards, sans artifices, et celle-ci fait resplendir sur lui le mirage de l’amour véritable. Il voit en elle la trace (la vapour trail) de la créature mythique qu’il a poursuivie au début du disque, la vraie fausse réplique de la divinité. L’être aimé(e) est toujours le reflet d’un dieu, d’une déesse, sa projection ou son abri. Bell compose malgré lui (il a 18-19 ans quand il écrit ce morceau), une chanson d’une intelligence redoutable, qui pourrait occuper des cars de philosophes pendant des siècles :

First you look so strong then you fade away
The sun will blind my eyes, I love you anyway
Thirsty for your smile, I watch you for a while
You are a vapour trail in a deep blue skyLa-la-la-la, la-la-la-la, la-la-la-la, la-la-laTremble with a sigh, glitter in your eye
You seem to come and go, I never seem to know
And all my time is yours as much as mine
We never have enough time to show our loveLa-la-la-la, la-la-la-la, la-la-la-la, la-la-la

C’est à la fois une chanson d’amour banale, gnangnan, mais aussi une leçon de métaphysique sentimentale. Tout y est : la faiblesse, la noblesse, la simplicité, l’abondance. La réussite est si incroyable que toute la chanson est contenue dans les huit premières secondes de guitare.

Nowhere laisse à l’écoute une drôle d’impression, assez proche de celle qu’on peut ressentir au contact du réel quand on est adolescent : on touche et on sublime, on rêve et on caresse, on vole et on a l’impression de tomber. La limite entre le corps et l’esprit n’est jamais très nette, pas plus qu’on ne sait faire la part des choses entre ce qui se passe et ce qu’on imagine s’être passé. Pas étonnant dès lors que Ride ait été le groupe le plus utilisé par le réalisateur américain Greg Arraki pour illustrer ses films sur la jeunesse. Ce disque est le seul mirage qui ait jamais existé.

Verdict : Bien côté. 

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5 Comments

  1. says: Régis

    Merci pour cette chronique touchante et héroïque.
    Un voyage dans le temps à travers cet album tant de fois écouté à l’époque !
    Je n’osais pas le réécouter, je vais me lancer…

  2. says: Phil Defer

     » immédiatement replongé dans les sensations éprouvées la première fois » : tout est dit et c’est là où le bas blesse. Parle-t-on des qualités intrinsèques de l’œuvre ou bien recherche-t-on à raviver un plaisir coupable ? Cet album a-t-il un semblant d’intérêt aujourd’hui pour quelqu’un qui ne l’aurait pas découvert à l’époque ?

    1. Je pense que oui. C’est un album très immersif. Poétique et bruitiste à la fois. Cela reste une expérience de bruit blanc un peu plus accessible peut-être que My Bloody Valentine et les chansons sont bonnes. J’ai une préférence pour les titres de Mark Gardener mais l’ensemble se tient. C’est ample, avec de belles progressions. Aujourd’hui, je pense qu’on perçoit moins le côté « nouveau » de la chose mais cela reste très plaisant. Après… je ne sais pas si les « jeunes » écoutent ce genre de musique tout court…. Ride comme d’autres.

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