C’est une sensation étrange que de mettre autant de temps à entrer dans un disque. Quand on dit « autant », ça se compte en réalité en mois et tout ceci est d’autant plus étrange qu’alors que dans bien des cas, on aurait en à peine quelques bouts d’écoutes tiré un trait définitif dessus, ici, sans trop savoir pourquoi, on engage sa force de persévérance. Le disque en question se nomme Thirst, second album du lorientais Olivier Le Tohic, plus connu sous son alias devenu véritable groupe, Trainfantome. Un disque qui, quand on le soulève tel un couvercle, recèle d’une incroyable densité qui ne demandait qu’à envahir cet espace dédié aux musiques amplifiées et bruyantes, c’est-à-dire par exemple surtout pas dans un casque qui la rendait anodine, commune, sans saveur particulière. A l’air libre, Thirst rappelait ce pourquoi, alors que rien ne prédestinait cette rencontre, on était tombé en pâmoison à l’écoute de Nevermind, disque qui, sans ne jurer que par le Cobainisme ou tomber dans la Nirvaniaiserie, jouit encore d’une côte intergénérationnelle bien méritée.
Constant Farewells sorti ce printemps sur les labels Howlin’ Banana, Influenza et Flippin’ Freaks (ça a décidément l’air plus simple quand ils s’y mettent à plusieurs), a donc aujourd’hui la lourde tâche non pas de faire oublier Thirst mais plus simplement de lui succéder, de continuer à bâtir une discographie avec tout ce que cela peut impliquer de ce que l’on attend du « disque d’après » : confirmer sans tourner en rond, changer de direction sans se perdre, faire plus (plus bruyant, plus mélodieux, plus intense), faire mieux, si possible. Premier constat, les bretons ne révolutionnent pas leur approche : Constant Farewells fait toujours la même place belle à la voix puissante et racée d’Olivier Le Tohic, taillée pour les mélodies épiques qui se joue à merveille d’un environnement toujours aussi lourd et électrique, traversant les courants post-punk ou shoegaze pour mieux s’installer sur les rives d’un rock sans doute plus américain que britannique, qui ne cherche jamais à éviter la débauche d’énergie mais aussi l’emphase que soulignent des claviers omniprésents quoique peinant souvent à se frayer un chemin vers nos oreilles à travers ce qui apparait souvent comme un déluge de décibels.
Ça n’est quand même pas un Trainfantome qui va avoir peur de quoique ce soit et surtout pas de nous filer les jetons alors qu’on sait a priori très bien dans quoi on s’est embarqué de notre plein gré. Alors après une petite intro toute délicate en arpèges, c’est dans une véritable messe noire entre metal et émo que nous entraine Rituals, très certainement histoire de tester nos capacités de résistance, en particulier aux vocaux du bien nommé Terreur qui tapissent du fond de la gorge l’arrière-plan éructant du morceau. L’épreuve passée, et curieusement concluante, un peu de la même façon qu’on avait été positif au test du John Baltor de Totorro, le reste de l’album va délivrer ses finesses enfouies, ses trésors cachés mais aussi cette énergie brute et mélodique dont on profite dans un premier degré d’écoute qui n’a aucun mal à transporter les auditeurs de Constant Farewells exactement là où le Trainfantome veut les emmener.
Pas toujours en terrain conquis d’avance d’ailleurs car Trainfantome tente des trucs, quitte à dérailler quelque peu sur l’étonnant et aventureux Red Herrings qui a beau avoir le mérite de se poser là avec ses faux airs de Radiohead rencontrant Tricky, montrant un groupe soucieux de ne pas tourner en rond et d’évoluer au gré de ses envies, peine tout de même, malgré son intéressante entame, à convaincre complétement quand une rythmique technoïde débarque sans subtilité avec son air de cheveu posé sur la soupe. Oui, Trainfantome ose et c’est sans doute le plus important : ici une intro folk, là un break désarticulé, des bouts de piano, des chœurs lointains, de discrètes collaborations avec les ami.e.s de la famille et n’est au fond jamais aussi convainquant que lorsqu’il parvient à nous convaincre de sortir sous l’orage.
Sobre et attendue, l’entrée en matière Avoider / Desire Path donne le ton du disque avec son post punk explosif sous courant alternatif, succession de temps calmes et de chevauchées bruyantes. Here The Mermaids Play, très bon premier single du disque il y a quelques semaines accentue davantage ce contraste entre des parties d’une douceur extrême matinées de belles guitares rappelant les Boo Radleys et un refrain particulièrement heavy fait de guitares agressives et d’une batterie qui cogne dur. Si Silhouettes se donne des airs slacker à la Pavement, il enchante surtout par sa structure à tiroir au fond duquel on retrouve cet étonnant refrain d’une grande béatitude porté par des chœurs aériens que l’on n’attendait sans doute pas là et qui peut rappeler l’ingéniosité dont faisait preuve Opinion sur son très bon album Troisième Opinion. Alors que Bleeding At The Door se lance dans un punk rock classique mais ultra efficace, Skins Make One cherche lui à s’affranchir des codes en les imbriquant avec une certaine réussite puisque le résultat, puissant, est surtout d’une élégance folle. Morceau sans doute le plus anglais de la collection, Origami convoque la voix grave et feutrée du voisin lorientais Teenage Bed pour une étonnante partie de mire-pompes joliment chaloupée, vaporeuse à souhait, sublimée par un discret piano avant que l’axe Lorient-Bordeaux ne soit célébré sur My Lips Taste Like The Ocean sur lequel Clarence vient prêter sa jolie voix sur ce titre qui s’apaise et laisse entrevoir une certaine fragilité.
Radical ou par touches, Trainfantome avance ses pions et livre un second album qui n’aura peut-être pas la même histoire que le premier, et tous les amoureux de musique savent à quel point le contexte a son importance, mais qui montre un groupe bien décidé à ne pas stagner dans une formule déjà bien connue. Disque un peu de tout, mais surtout d’une énergie contagieuse, Constant Farewells est d’abord un album captivant qui n’aura aucune peine à retenir l’attention. On y découvre alors, au-delà de ce premier degré de lecture rock épique et bruyant, une véritable finesse d’écriture et d’intentions qu’il convient d’explorer comme il se doit, volume à fond. Bientôt l’été, les voisins vont être contents.
Tracklist
01. Avoider
02. Desire Path
03. Here The Mermaids Play
04. Rituals
05. Silhouettes
06. Red Herring
07. Skins Make One
08. Bleeding At The Door
09. Origami
10. My Lips Taste Like The Ocean
Liens
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Le site d’Howlin’ Banana
Le site de Flippin’ Freaks
Le site d’Influenza records

