[Chanson Culte #20] – Wonderwall d’Oasis, la chanson qui a sauvé le monde (et tué Noel Gallagher)

Wonderwall OasisLorsque Oasis investit en mars 1995 les studios Rockfield à Monmouth au Pays de Galles, le défi est clair : Noel Gallagher souhaite faire de son groupe le plus grand groupe du monde. L’année précédente, le premier album des frères Gallagher, Definitely Maybe, a réussi son entrée en matière et est devenue la sensation indé de l’année. Le groupe a aligné les singles épatants : Supersonic, Live Forever et pris la tête des charts à l’été 1994. En septembre, Oasis manque exploser lors d’un concert à Los Angeles. Déjà minés par plus de six mois de fêtes et d’excès, les deux frères sont dans un état lamentable. Liam saborde le concert en refusant de chanter normalement et tente d’achever son aîné avec un tambourin. Noel prend la poudre d’escampette et s’envole pour San Francisco en se promettant de ne pas y revenir. La direction de Creation l’y retrouve et le ramène à la raison. Noel accepte de revenir après un séjour d’oxygénation à Vegas (sic) et s’attelle à la composition des chansons de leur deuxième album. L’idée est alors claire : il n’y aura pas de seconde chance. Vaincre ou mourir. (What’s the Story) Morning Glory naîtra d’une certaine façon de cette tension maximale qui menace, à chaque instant, d’envoyer le groupe droit dans le mur. Le compositeur du groupe pense que si Oasis veut franchir un cap et s’échapper de la sphère indie pour devenir un grand groupe populaire, le salut passe par un abandon progressif du côté crâneur et électrique de leur musique au profit d’un son plus riche et d’une instrumentation plus variée. Surtout, Noel Gallagher est persuadé d’une chose : les grands groupes naissent exclusivement à la renommée sur la base de balades et à partir de grands refrains fédérateurs. Refrain, balade : c’est, par le menu, le programme universel de la chanson la plus emblématique du groupe : ce Wonderwall qui les définit et les résume peut-être mieux que tout. A l’été 1995, la presse anglaise est en train d’inventer la brit pop autour de la rivalité entre Oasis et Blur. L’album ne sortira qu’en octobre. Un seul single, Some Might Say, sert à activer le précipité, relayé en août par Roll With It. D’une certaine façon, les jeux sont déjà faits : l’album est promis au succès parce que le pays entier en a besoin. En studio, le groupe sait qu’il doit aller vite mais aussi qu’il doit frapper fort. Personne n’est dupe : si le précédent album évoquait la transformation d’un jeune groupe en groupe à succès, les types qui travaillent à Morning Glory sortiront du studio, quoi qu’ils y fassent, couverts d’or et d’honneurs.

L’enregistrement de l’album est rapide, à marche forcée presque. Le groupe enregistre une chanson par jour avec quelques éclipses. Noel et Liam ne cessent de se chamailler. Une fois c’est le chanteur qui se barre parce qu’il n’arrive pas à atteindre certaines notes et parce que son frère le charrie. L’autre fois, c’est le guitariste qui disparaît sous un prétexte ou un autre. L’ambiance est électrique mais les morceaux tombent un à un dans l’escarcelle du producteur. Certains ne demandent qu’une seule prise. D’autres sont remoulinés à la va-vite, en pleine nuit. Il y a comme pour tout grand disque des erreurs salutaires et d’autres qu’on ne corrige pas faute de temps.

Un son à faire craquer les murs

Wonderwall est le quatrième single extrait de l’album mais le premier qui sort après la sortie officielle de celui-ci, le 2 octobre 1995. D’une certaine façon, les trois premiers morceaux n’auront servi que d’apéritifs de luxe à ce qui va suivre. D’une certaine façon, ils ne font que précéder la tornade qui s’organisera principalement autour des deux titres que sont Wonderwall et Don’t Look Back In Anger. Jusqu’alors, les critiques (si elles font mine de s’enthousiasmer) sont un peu sceptiques. Noel Gallagher a écrit des chansons efficaces mais qui ne sont pas si mémorables. Le son de Oasis s’est affadi et est vraiment tape à l’œil. L’apport des cordes du London Symphonie Orchestra a certes permis d’enluminer les choses mais il faut se rendre à l’évidence : Oasis est devenu pop et Gallagher un compositeur de bluettes dont la véritable consistance n’est pas si évidente. De quoi parle le groupe ? Est-ce que les textes signifient quelque chose et parlent aux gens de leur vie ? Ce n’est pas si sûr. Un groupe peut rencontrer le succès, enchaîner quelques tubes, voire même mener une carrière entière dans les spotlights mais pour devenir un grand groupe il doit contribuer à changer des vies et imprégner profondément l’existence de ses fans les plus fervents.

C’est Wonderwall qui réussira ce prodige de transformer Oasis de phénomène de foire en grand groupe potentiel. Le titre concentre en un peu plus de quatre minutes tous les ingrédients qui font de Oasis ce qu’il est : l’histoire d’une rivalité entre deux frères, la simplicité d’une écriture qui emprunte ce qu’il y a de meilleur chez les autres et lorgne en permanence du côté des Beatles, un texte surimi à la fois générique et posant à l’universel, une dynamique sonique imparable et travaillée en soufflerie autour d’une technique le brickwalling qui prendra son essor définitif à partir de ce moment précis. Pour faire simple, disons que le producteur Owen Morris, avec la complicité de Noel Gallagher, monte le volume de chaque composante du morceau et particulièrement de la voix pour en relever la structure et lui donner plus d’impact, en les remontant un à un. Le brickwalling inaugure un mouvement de fond qui amène à atténuer les variations et donc à « écraser » le son pour lui donner un effet cathédrale spécial. La technique affaiblit l’écoute, la caricature, décompense le spectre sonore pour lui donner une lisibilité maximale mais donne l’impression que le tube jaillit dans votre chambre ou depuis votre radio, en créant un lien très fort au chanteur qui devient, le plus souvent, le point focal de l’expérience musicale. De ce point de vue, Wonderwall passe pour un jalon important dans la propagation de cet expédient de studio, considéré comme opportuniste et manipulateur par beaucoup de spécialistes.

Surimi et tube mortel

Chanson phénomène, Wonderwall atteint immédiatement la deuxième position dans les charts britanniques. La première place reste occupée par Robson et Jérome, I Believe, une balade atroce dont ce sera la seule contribution à l’histoire de la musique. Aux Etats-Unis, Wonderall atteint la 8ème place du Billboard et devient le titre de Oasis le plus diffusé. Le succès du single se répand comme une traînée de poudre, en France, en Espagne et jusqu’en Australie. En 2005, elle sera élue « plus grande chanson anglaise de tous les temps » par les auditeurs de Virgin Radio. Et on en passe. The Edge de U2 déclarera qu’il s’agit de la chanson qu’il aurait voulu écrire par-dessus tout. Tout ceci ne vient pas par hasard. On ne devient pas une chanson phénomène par la grâce du marketing, la chance ou la magie de l’instant.

Wonderwall parle officiellement d’une dénommée Meg Matthews. Matthews est alors la copine de Noel Gallagher. Lorsque Gallagher et Matthews se séparent, le guitariste révèle la vérité : Wonderwall ne parle pas du tout de cette fille. Ce n’est pas une chanson d’amour. Ce qui est visé ici, c’est juste un ami imaginaire qui va venir pour nous sauver, une sorte de messie indistinct, un sauveur sans visage qui peut vous libérer de vous-même. Bingo, mais c’est bien sûr. Il suffit de retenir cette idée du sauveur pour voir ce qui se met en place. Dans le clip, Liam est filmé pleine face, comme dans les tableaux religieux et les films de Pasolini. Il est le seul personnage animé, mais est saisi dans sa posture caractéristique finalement assez peu mobile : jambes clouées au sol, solides et crâneuses, bras le long du corps, le sourcil épais et l’expression du visage figée et ne trahissant aucune émotion. L’association est vite faite : le sauveur, c’est lui. Le wonderwall représente à la fois la pop et son héraut, la pop star, un vrai dieu, une espérance ou un soutien amical (le frère qu’on a pas eu). Le génie des Gallagher et de Noel qui compose les paroles est de parvenir à fusionner nombre de signifiants pour donner à l’image du « wonderwall », assez peu évidente à la base, une capacité à tout embarquer : l’amour, la famille, le sacré, l’admiration médiatique. Le caractère inévitable et l’immédiate familiarité du morceau s’appuient également sur une sorte de gloubi-boulga à base de mots-valise renvoyant à des séquences déjà vues ailleurs : l’image de la rue balayée par le vent (un classique des Beatles aux Stones), les lumières éblouissantes (difficiles de faire plus cruche), ou encore cet archétypal « the fire in your heart is out ». Tout ou presque ici est nul et monté à partir de métaphores ou d’images vaguement poétiques ultra basiques mais qui sont transcendées par la construction-même du son (le fameux brickwalling), la simplicité des accords de guitare et surtout l’interprétation de Liam Gallagher.

Sing your life et celle des autres

Venons-en à ce qui, dans le dispositif pensé par Noel Gallagher, est le plus important : le chanteur ! Là encore Wonderwall est décisif et particulier dans l’histoire du groupe. Noel, pendant l’enregistrement de l’album, annonce à son frère qu’il a décidé de chanter… un peu, qu’il y est prêt et que, puisque ce sont ses chansons, il n’aura aucun mal à exprimer ce qu’elles sont censées exprimer. Foutaises, lui répond son frère, chanter ce n’est pas ça. Il ne s’agit pas de ressentir quoi que ce soit ou de savoir de quoi on parle. Tout est affaire de déclamation, d’attitude, de regard. La situation s’envenime et aboutit à un arrangement : Noel chantera une chanson au moins. Wonderwall ou Don’t Look Back in Anger. Liam a le choix. Il prend Wonderwall. Le gars est un génie. A croire qu’il sait exactement ce qui va se passer et surtout que c’est exactement ce qu’il lui faut. Wonderwall est si puissant et « frontal », si simple et évident, si messianique et plein de bons sentiments, que le titre fera de lui devant l’éternel le visage du groupe, sa voix et sa principale incarnation. Dont Look Back In Anger est techniquement une meilleure chanson mais n’a pas le même impact. Il faudra les attentats terroristes pour qu’elle parle différemment au pays. C’est Wonderwall qui compte, rien que Wonderwall. Noel n’existera pas comme chanteur. Liam a gagné la bataille. Entre les deux frères, c’est un conflit majeur qui se joue : d’un côté, Noel, qui pense que le chanteur exprime ses sentiments, fait passer l’émotion. C’est la vieille école, celle de Paul Mc Cartney et de quelques autres. On a dit que Liam singeait le chant de Lennon mais c’est une connerie. Liam est le chanteur moderne par excellence. C’est un chanteur vecteur dont la fonction principale est d’émettre le chant, de le relayer. Liam évolue comme une pythie grecque, ce n’est pas Louis Jouvet ou Fréhel ! Son visage impassible, sa faible ouverture de bouche (il ne crie jamais), sa placidité apparente en font un personnage presque déshumanisé fascinant, un passeur d’origine quasi divine, un messager qui n’a rien d’un ange mais en remplit la fonction en libérant le message simplement et en le rendant à sa plus juste expression. Wonderwall est du sens pur et donc de l’émotion brute sans la médiation laborieuse qui la traduit normalement par le chant. Le morceau est long et répétitif. Bien qu’omniprésent et occupant tout l’espace, Liam réussit à disparaître derrière le flux pour nous laisser seul à seul avec la phrase qui traîne : « You’re gonna be the one that saves me ». La distance entre le mot, le chanteur et l’oreille est abolie. La chanson s’insinue en nous et résonne, laissant éclater comme une pilule qu’on avale sa sourde vérité. Le Wonderwall est en place, comme une pilule d’ecstasy ou d’extase, une hostie. Le seul atout des paroles est d’avoir utilisé le mot « mur » dans son acception de soutien, de contrefort alors que le rock ne s’était intéressé jusqu’ici qu’au mur comme barrière à abattre, que comme prison ou entrave à la liberté. Le mur de Noel Gallagher est le même mur que le vieux mur d’usine du Dirty Old Town des Pogues, un mur qui soutient ceux qui tombent, métaphysique et consolatoire . Ce n’est pas un hasard : ces vieux murs tiennent Manchester depuis des centaines d’années. On les trouve chez Morrissey et chez d’autres, dans toutes les villes industrielles, dans toute l’Angleterre. Gallagher n’a pas étudié l’architecture mais il sait qu’associer le miracle, le mirage et le merveilleux à ce mur peut agir comme un sésame pour ouvrir une voie directe dans le cœur des gens. Cela fonctionne au-delà de toute espérance. Tout est en place. Une chanson qui sauve des vies, qui leur sert de béquille et d’horizon. Wonderwall sera jouée dans les mariages, dans les enterrements, dans les discothèques, rythmant mille étapes dans la vie des hommes. Pour Oasis, c’est la clé véritable vers la postérité et la vie éternelle.

Wonderwall fonctionne comme un roman de Marc Lévy en mieux : ce sont des émotions simples mais des émotions immédiates. Cela ne veut rien dire de précis mais l’intensité y est comme décuplée par la naïveté et l’évidence. Liam est un prêcheur. Il est beau comme Terrence Stamp dans Théorème. Ses sourcils expriment un doute permanent mais offrent une protection rassurante à l’auditeur. Son regard est vide mais c’est bien lui (le regard) qui chante et pas sa bouche. Wonderwall l’a établi pour les vingt prochaines années comme le chanteur de Oasis. Quoi que Noel fasse, Liam lui sera toujours supérieur pour la plupart des observateurs. A cause et grâce à Wonderwall. Il a beau écrire les chansons, les jouer. Cela ne compte pas. Noel est un has been. Liam est le rock. Wonderwall est peut-être la chanson la plus importante de Oasis.

A l’échelle des deux frères, le plus grand triomphe de Noel est aussi sa plus lourde défaite.

Crédit : photo extraite du clip.

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