L’avènement des projets électroniques (mais pas que) a poussé certains artistes à créer une entité “créatrice” extérieure à leur personne, comme si cet alias vivait de manière indépendante, disloquée. Ceci peut passer par le masque ou le costume (on évoquait il y a peu le phénomène Angine de Poitrine), quand ce n’est pas l’invisibilisation complète de l’artiste, laissant un voile de mystère et d’anonymat. L’arrivée de nombreux passionnés solitaires (avant de devenir compositeurs par la force des choses) soucieux de partager leurs créations sur la blogsphère et Soundcloud, au tout début des années 2010, a particulièrement favorisé cette tendance. Christine, projet piloté par le rouennais Nicolas Lerille et dont l’alias fait référence à la tire monstre de King, fait partie de cette catégorie de fans ayant traduit leur passion audiovisuelle pour la bulle pop en un genre musical : la synthwave. Road to Ruin est son troisième album, alors qu’on apprend à l’instant que des altercations entre voitures autonomes et conducteurs éjectés seraient à signaler dans l’entière métropole…
Chri-Crissement de pneu
C’est toujours avec un certain plaisir qu’on aborde ce genre d’albums, nous permettant d’emmailloter la chronique d’une histoire “inspirée” par l’imagerie exploitée. Dès l’entrée avec Logan’s Run, les références pleuvent, fièrement revendiquées. On pense évidemment non plus au Carpenter réalisateur, mais compositeur, tant on reconnaît ce même climat d’hostilité embrumant notre cylindrée Christine (dont il se chuchoterait que Redcar soit jalouse). On a l’impression que les autres, plus modernes, en ont gros sur la patate du prix du baril : elles lâchent à présent des caisses sans nous et se baladent avec un masque, prêtes à nous écraser menu. Des images de Paris nous arrivent : sans conducteur, des pelleteuses rasent l’Élysée. “Peuple humain, vous voilà enfin libéré de Micron Imperator !” Pas la pire des nouvelles pour certains, a priori : la population hésite entre stupéfaction et joie, et la liesse semble sur le point de l’emporter quand une volumineuse Tesla lance : “Dernière chose avant de retripoter nos volants sans consentement : vous nous conduisez pour libérer le Liban… ou vous crevez d’ici 5, 4….” Gros plan sur la pupille d’un écologiste… 3, 2… un monster truck avance son museau, qui grossit, grossit… “ET MERDE”… VRRROU-BLAAAAAAAAM !
J+35 après le soulèvement des voitures : la France est à feu et à essence. L’Homme lutte, revenu à l’époque des mammouths, ramené à l’état de Shadowz, nu. Le morceau fait Justice au Neverender avec Tame Impala, les premiers constituant une influence plein phare. Catharsis Resurrection nous fout un coup de Stress, et on pensera aussi bien à SebastiAn qu’à Kavinsky, énorme fer de lance de la synthwave après son Nightcall en 2011, soit les débuts de Christine. Il faudrait un jour que quelqu’un étudie le rôle déterminant, pourtant pas si intuitivement saisissable, de la french touch 2.0 de la fin des années 2000 (Lifelike, Anoraak, The Toxic Avenger, etc.) dans cette synthwave internationalement fleurissante en Danger, Umberto et Mitch Murder. Des trois albums de Christine, Road to Ruin en semble le plus bercé.
La vengeance est un plat qui s’arrose de gazole
Et franchement, c’est formellement aussi bien fait, bien que ne bénéficiant pas de cette fraîcheur de la nouveauté. On sent aussi l’influence de l’école dubstep américaine, avec ces énormes borborygmes à la Skrillex ou Zomboy. Christine fait exactement ce qui lui plaît. Mais pourrait-on sortir du suivisme respectueux ? S’écarter de la route, en donnant du mou relatif au chaudron de références musicales ? Pendant que nous cherchons à saboter la prise d’indépendance des quatre roues, Sinister Waves a ce côté Mr. Oizo, et avec ces dialogues évoquant, par leur ridicule, les VF un peu concon de nos séries Z préférées (on reconnaîtra le générique du Rebelle, série préférée de NT1 !), on s’attend à entendre “Vous êtes des babioles !” C’est délicieusement kitsch et respectueusement méta, pas éreintant comme peut l’être le versant “hard rock” de la synthwave (Dance With The Dead, Carpenter Brut, etc.) ni bourratif comme beaucoup d’albums souvent auto-édités, nous tartinant de beats (de pompiers ?) à en faire une crise hyperglycémique. L’ensemble est ici grésillant comme il faut, et on avance en les pistant par Waze ; les radars sont étrangement devenus nos alliés.
On surprend l’ennemi sur une aire d’autoroute, en pleine saison des amours : ça s’embroche le châssis et les Twingo font du strip, le tout se finissant en faciales de kérosène, comme une partie (-ouze ?) de Destruction Derby. C’est moche : en bon Renegade, pas de pitié pour la tôle sauvage. Avec un tel Chaos En France, on a presque l’impression d’être dans une B.D. Ring (Marsault) ou Fluide Glacial, mêlant mauvais genres et petites franchouillardises. Des jeunes de tess jouent de l’expertise en Molotov pendant que la flicaille alliée parsème les autoroutes de herses. L’attaque est coordonnée à l’aide de pigeons voyageurs, pendant que l’on coupe les satellites… et que tous les diesel d’avant 2006 – surprise ! – menés par Christine, surgissent prêter pneu fort. Mais quelque chose nous taraude encore : l’impression d’avoir supprimé quelque chose d’humain… Pas de happy end à la fin de Road To Ruin... Mais la certitude que la France a de solides talents, et qu’elle gagnerait à les faire vrombir.
Tracklist :
01. Logan’s Run
02. Road To Ruin
03. Shadowz (ft. Museau )
04. Renegade (ft. Nick Amer)
05. Night Tuned (ft. Asteen)
06. Predator
07. Sinister Waves
08. Analog Death
09. Catharsis Resurrection
10. Noize After Dark I
11. Noize After Dark II
12. Chaos En France
13. Burning Sky (Ruined Master)
14. Apocalypse Scratch Weapon I
15. Renegade (ft. Aeon Seven) (Scratch Version)

