Tiga / HOTLIFE
[Secret City / Turbo Recordings]

5.8 Note de l'auteur
5.8

Tiga - HotLifeLa plupart des artistes évoluent avec leur musique comme les couloirs de triathlon qui, par la force du temps, se courbent légèrement. Et puis il y a ceux chez qui, en l’espace de peu de temps, plusieurs identités se superposent, comme une double (voire plus) identité. Il arrive que ces univers cohabitent très bien, tout comme qu’ils puissent se tirer la bourre, l’un se succédant parfois maladroitement à l’autre. Tiga constitue en cela un exemple fascinant qu’on évoquait à l’occasion d’une chronique “rétro” (on ne parle que de 2006) de Sexor, album éclatant coproduit avec Soulwax dans lequel le DJ s’improvisait – et avec quels moyens (pléonasme) ! – en pop star new wave, tout cela dans un écrin électroclash. Peut-être que l’on exagère, mais quand on analyse le toupet, Sexor et sa suite Ciao! (2009) peuvent être perçus comme de purs braquages, car leur glamour était en certain décalage avec le milieu rave d’où Tiga Sontag émanait. Surprenamment, celui-ci se tourne ensuite vers son monde d’adoption, ouvrant le label Turbo techno très (trop ?) pointue. Pas d’album solo depuis 2016 ; que des sorties que l’on qualifiera musicalement peu démonstratives. C’est alors qu’HOTLIFE déboule.

Tout-à-l’égo

Et quand on connaît les quelques invités, on se gonfle, certes prudemment, d’espoir. Le bellâtre ouvre le bal avec l’ultra-occupé Boys Noize (par ses collaborations avec Nine Inch Nails et son label, entre autres). On retrouve alors ce que l’on aime chez notre canadien : la frime, le fric, le pince-sans-rire ; un cynisme warholien, mercantiliste. Hot Wife, sobre, rentre pernicieusement dans la tête, avec ce “boum-boum” mimé rappelant étonnamment… le générique du dessin animé des Zinzins de l’espace, chanté par Iggy Pop. Ambiance. Ça commence pas mal… Car bien que plus électronique et underground qu’aucun de ses albums “chantés” précédents, nous retrouvons son personnage de Bret Easton Ellis. On lirait de ce-dernier un livre avec un D.J. que Tiga serait notre premier modèle. IAmWhatIAm est fringuant, caustique et effrayant. On a l’impression de regarder un podium où chaque mannequin et spectateur se prendrait en selfie, sans jamais qu’un seul être n’en regarde un autre. Tiga pointe (sans intellectualisme, mais avec un regard qu’on devine “de” moraliste) l’égotisme, tout en s’en faisant, comme à l’époque, le sujet premier, chantre matérialiste. Les beats cisaillent, scrutent, veillent au pas.

Le début d’album provoque cette même indifférence glaciaire que nous, rois du monde, aurions devant un mur d’écrans dont certains émettraient des images érotiques avoisinant des images de malheur ; un couple fait l’amour ardemment et à quelques centimètres, des explosions avalent des civils en plein orgasme. Tiga retrouve alors un côté Alan Vega (le gimmick “oh-ah“), mais aussi l’écriture acérée de ses premières pages, mise de côté depuis dix ans. On est du bon côté de l’écran ; devenant un plaisir, frisson sans Friction. Si tous les traders apprentis sorciers n’étaient des automates, c’est avec ce titre so American Psycho qu’ils se cocaïneraient. C’est dire comme le meilleur des mondes semble rose ! La voix est toujours sensuelle, passant au bureau du D.A.F. Sommes-nous si différents des insectes ? Dansons, du moins avant la fin. Car derrière ce visage parfait, le corps se fendille ; s’insinue un trouble.

Suck. Sex. Full?

Nous aurions aimé nous convaincre que ce début d’album, agréable mais sans miracle, arrive enfin à marier la “techno Turbo” à la “fantaisie Tiga”, sans électroclash, néanmoins. C’était avant l’effritement. Le vernis art pop du début qui faisait toute l’originalité de l’homme, déjà relativement discret ici, s’évanouit : on ne comprend pas la dissolution du personnage. C’est sur la fantaisie d’un corps que Tiga sortait du lot. Certes, les titres ont parfois un bon port de tête mais… sans corps, comme des milliers de morceaux tech aux alias sans texte ni tête. Preuve s’il en est que sa techno se bat contre ses ambitions pop premières à la Zoot Woman… Et, nous oserions le dire bien que sans certitude : se retourne contre son auteur.

HotLife commence donc dans un petit feu de confiance pour se finir mollement. On a comme l’impression que Tiga souffre d’un – et c’est comme si HOTLIFE dévoilait enfin cela – énorme manque de confiance, complexe le poussant à persévérer dans un minimalisme contre-nature. Comme si Boys Noize était devenu ce que Tiga aurait dû être ; comme si, relégué par la force incompréhensible du hasard dans une case subalterne, il en avait pris acte, sans lutte, s’enfonçant dans une techno maigrichonne, seul, Isolée. On pourrait en dire de même de l’aura de Soulwax ou des jeunots de Fcuckers, et c’est incompréhensible, tant Tiga est plus transgressif. Mais Cherry sonne comme une parodie. Pièce finale, Ecstasy Surrounds Me est tragiquement ringard, comme si Tiga, dépassé, n’avait rien d’autre à faire que de s’assoir sur la vieille Chase de Giorgio Moroder. Plus que le tiraillement entre deux mondes presque incompatibles, c’est l’obstination pour sa, cette techno fièrement pauvre qui nous attriste. Comme si Tiga n’était pas devenu ce qu’il devait être, contenant sa nature pour seulement la micro-doser. Comme un certain personnage… d’Ellis. À la réflexion, c’est tragique.

Tracklist :
01. HOT WIFE (ft. Boys Noize)
02. HIGH ROLLERS
03. IAMWHATIAM (ft. MRD)
04. SILK SCARF (ft. Fcukers)
05. FRICTION
06. NEED YOU TONIGHT
07. LOLLIPOP
08. I AM YOUR DETROIT SUNRISE
09. SEXLESS PORNOGRAPHIC LOSERS (ft. Maara)
10. I KNOW A PLACE
11.CHERRY
12. ECSTASY SURROUNDS ME

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