Camp Claude / Double Dreaming
[Believe]

8.6 Note de l'auteur
8.6

Camp Claude - Double DreamingUne double ration de rêve et une triple dose d’efficacité : c’est ainsi qu’on reçoit le deuxième album des Camp Claude, toujours emmenés par la virevoltante Diane Sagnier et ses deux comparses Mike Giffts et Leo Hellden. Ceux qui avaient tiqué sur le caractère volontairement affriolant de Swimming Lessons en seront pour leurs frais : Double Dreaming est bien pire et donc bien meilleur au sens où il semble se foutre comme de l’an quarante de sonner moderne ou alternatif. La musique de Camp Claude est d’une certaine façon mainstream, terriblement accessible, aussi fraîche et vive que l’est la chanteuse du groupe mais aussi étrange, référencée et plus riche qu’elle n’en a l’air.

L’album semble placé sous influence américaine : les titres agissent de manière plus frontale, plus directe. Les musiques respirent de manière ample et ambitieuse comme si elles s’ébrouaient dans des espaces sans limite et venus d’horizons cinématographiques. La voix surtout sonne comme libérée et décomplexée, capable de monter en gamme comme de susurrer ou de cabotiner sans éveiller la suspicion. Il y a dans l’ensemble un volontarisme qui s’assume dans la séduction et l’entourloupe. Double Dreaming est un album où Camp Claude fait la démonstration insolente de son potentiel de séduction et le décline dans tous les genres connus. « Welcome to the maze, chante Sagnier, sur le remarquable Saving All Your Love, niché en milieu d’album, It’s made of cheap metal daze. You got the golden ticket, no i won’t buy it. Why would you go around saving all your love for me ? » Le mystère de Camp Claude est là : « metal daze » sonne comme « melodies ». Cheap et chic mais jamais bas de gamme. Le reste est transparent : difficile de résister à ce qui se passe ici. L’auditeur est un pion dont Sagnier abuse en conscience. Comment expliquer qu’on se retrouve à ses pieds aussi facilement ? Par pur masochisme sans doute, cette envie de se faire mal en pensant qu’on pourrait nous faire du bien. Parce qu’avec des cheveux verts ou bruns, il est impossible de résister.

Sur Private Idaho, en mode dance, on se retrouve à faire le vieux beau pour qu’elle daigne nous regarder. « Rock n’ Roll got me overdosed. » C’est exactement ce dont il est question ici : le dépassement d’un genre qui est trop vieux pour l’intensité et l’envie d’en découdre qui se dégage de cette fille. Giffts et Hellden ont cédé au fantasme : délaisser le genre par la voie dansante et courir à toutes jambes derrière la plus belle fille du monde. Leur refuge est une musique nichée là, dans ce shangri-la en forme de Private Idaho qu’ils investissent de représentations et d’images mentales. Diane Sagnier se rêvait en chanteuse country il y a deux ans. Elle ressemble désormais à une version améliorée et assagie de Madonna sur Getting Closer. Plus jeune, plus souveraine, plus grandiose, elle dose ses effets et se concentre sur un chant qui a beaucoup progressé depuis le premier album. Horses est une merveille de précision et probablement le plus beau morceau du disque. L’accompagnement est discret et serré autour d’une rythmique ultra simple mais joliment efficace, tandis que Sagnier réussit enfin à exprimer les émotions qu’elle noyait jusqu’alors dans un bain de vitalité. Il arrive en effet que l’efficacité redoutable des mélodies et l’engagement de la chanteuse atténuent la portée émotionnelle des morceaux (aux textes toujours aussi fuyants). C’est ce qu’on avait pu reprocher au pourtant remarquable morceau d’ouverture, Now That Your Gone. Camp Claude est parfois une mécanique si bien réglée et aux effets si millimétrés qu’elle nous met à distance. Hero en est un autre exemple : la construction est si travaillée, la structure si étudiée que le propos en devient incertain. Il arrive parfois qu’on se tienne comme à l’extérieur du titre et qu’on le regarde se « produire » sans nous et sans être véritablement capable d’y participer.

Heureusement, cela n’arrive que rarement. On succombe aisément à la pop engageante de Double Dreaming, de même qu’on ne résiste pas beaucoup au blues insolent de paresse de Old Downtown. Que dire du final qui aligne les morceaux irrésistibles ? Banshee est incroyable. Le texte est plutôt convenu (Banshee, bien sûr, succube, toutes ces filles démoniaques) mais c’est l’harmonie entre une musique joueuse et allègre et une voix quasi parfaite qui nous fait passer cette virée nocturne pour un immense privilège. On n’est pas certains que Double Dreaming soit un album qui passe à la postérité mais il procure un plaisir immédiat insensé et dont la nature régressive et érotique n’est pas sans nous effrayer. Est-ce aussi simple que ça ? Oui heureusement. Do It est un miracle, presque vulgaire et outrancier. C’est la parole qui se sépare de l’acte devant nos yeux et qui nous fait marcher. « I want to do it again » et puis non, et puis oui. Et puis re-non. Supplice délicieux. Le syndrome Lolita, l’efficacité borderline de New Order. Il n’y a pas grand-chose à faire pour échapper à la tornade Camp Claude. C’est comme le baiser d’un succube, la saveur du poison. Des années à cultiver l’exigence et puis tomber sur un clin d’œil appuyé. On Our Own, le dernier morceau, n’arrange rien : ce n’est même plus country, plus soul, plus rien.

Camp Claude évolue dans le champ d’une pure pop, qui a digéré les années 80 et 90, les a fondues en un concentré de charme et de rythme qui est prononcé depuis les lèvres désinvoltes de la Millenial ultime. On le savait depuis la première fois où on avait entendu Diane Sagnier. C’est doux, c’est neuf mais où ça nous mène ?

Tracklist
01. Now That Your Gone
02. Double Dreaming
03. Hero
04. Old Downtown
05. Saving All Your Love
06. Private Idaho
07. Getting Closer
08. Horses
09. Banshee
10. Do It
11. On Our Own
Ecouter Camp Claude - Double Dreaming

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