FEWS / Means
[PIAS]

9 La note de l'auteur
8 Note d'hippo
8.5

Fews - MeansOn déteste écrire cela mais Means est peut-être bien l’album de l’année pour qui aime le rock à guitares, le post-punk et ce genre de vieux machins post-cold wave à la Interpol. FEWS est un jeune groupe mystérieux, établit à Londres et composé de quatre types, dont un bassiste arrivé récemment, américains et surtout suédois. Ces gars-là ont fait partie d’autres groupes et ont le chic pour brouiller les pistes, si bien qu’on leur laisse cette fois-ci le privilège de l’anonymat (ni nom, ni âge) pour se consacrer, comme ils le souhaitent, uniquement à l’examen de leur premier album. Et quel premier album ! Means est une surprise incroyable pour qui n’a jamais croisé le chemin du combo, supposément découvert via soundcloud par Dan Carey, le producteur aux mains d’or qui a travaillé notamment avec Bat For Lashes. C’est lui qui les a fait signer chez PIAS, avant que d’autres ne se penchent sur leur berceau. D’aucuns auront peut-être eu le privilège de croiser il y a une petite année l’un de leurs premiers singles.

Le plus remarquable, et qui ferme la danse ici, est l’incroyable Ill, un morceau insensé, noir et sublime qui dure pas moins de 8 minutes. Si vous devez vous faire une idée de ce à quoi ressemble la musique de Fews, vous pouvez toujours commencer par ce morceau ou alors par Zoo, son équivalent raccourci (trois minutes seulement). Ill est une tornade instrumentale post-punk, un machin qui semble tout droit sorti d’un vieil enregistrement de Joy Division, défoncé par un Martin Hannett en apesanteur. Le groupe semble connaître ses classiques et en joue avec insouciance et surtout une crâne confiance en ses moyens. Means compte seulement dix titres, dont deux instrumentaux, mais il s’en dégage une puissance étonnante pour un premier album. Cela se sent dès l’entame, I.D, racée et mécanique. Comme la banane dans le Beaujolais, on repère immédiatement la couleur krautrock, la froideur cold et l’énergie punk qui battent sous le raisin mûr. The Zoo fait penser à un machin shoegaze qu’on fabrique chez Cranes Records, sauf que la voix sonne carrément slack punk, genre Wavves ramassé et pensé pour les cours de récré. C’est à la fois opportuniste, pas forcément d’une grande fraîcheur mais d’une efficacité redoutable. La musique de Fews sent le danger et la grande ville. Elle sent la noirceur et la virée nocturne. Elle sent le cuir et le talent. Le groupe joue fort et bien, lorgnant vers des trucs primitifs comme The Coral (pas forcément une bonne référence) mais aussi vers des groupes beaucoup plus modernes, en produits de saison, comme Sun Club ou DIIV. Sur Drinking Games, la voix est trafiquée vers les aigus et donne un cachet très surf rock au morceau. La guitare joue de manière frénétique tandis que le clavier apporte une souffle de modernité afrobeat ou math rock à la Vampire Weekend. Le résultat est globalement épatant et d’un bel équilibre. Le secret de Fews est de parvenir à tenir un cap plutôt original, tout en donnant l’impression de bouffer à tous les râteliers.

Et c’est là que l’expérience devient tout à fait intéressante. Plus on avance dans le siècle, et plus on a le sentiment que ce qui va faire avancer le schmilblick (âge de l’internet aidant) se présentera, comme en grande cuisine, dans un appareil en fusion où tout ce qu’on aura connu avant se mélangera pour donner un machin à la fois extrêmement familier et aux allures de déjà vu mais en même correspondant exactement à l’air du temps. C’est ce qu’on ressent avec Fews sur un morceau comme The Queen. Moins de 3 minutes. Explosif. Envoûtant. Une ligne de basse, des voix de têtes qui racontent des conneries. De la batterie. On serait capable de décomposer le titre en une somme d’influences à dix chiffres avec une grande facilité mais la somme des parties ne donnerait finalement qu’une petite idée de la séduction du tout. Et c’est ce qui fait la différence ici : cette idée que la nouveauté se joue peut-être ici, dans le refus de chanter vraiment, dans la manière de couvrir la pulsation rythmique sous un brouillard synthétique, dans la scie qui mouline à l’arrière-plan, dans les effets d’écho. Notre époque est une époque de dissimulation et de reconditionnement. Le neuf se vend sous une pellicule vintage. On essaie de nous tromper tout le temps et sur tout. La musique ne fait pas exception. Et possible que Fews soit juste une construction opportuniste tenue par de jeunes bourgeois cosmopolites en rupture d’Erasmus. Et alors ? 10 Things est l’un de nos morceaux préférés, parce qu’il est entraînant et incroyablement parfait. C’est Pavement, Wavves, Oasis mais aussi les New York Dolls qu’on croit entendre mais il y a juste quatre jeunes cons qui font les marioles derrière en étant persuadés qu’on n’a jamais entendu ça. C’est une familière étrangeté invraisemblable et en même temps un morceau quasi décalqué sur un bouquin d’histoire et joué complètement à l’économie.

Fews distribue les singles imparables comme les cloches balancent les œufs par-dessus bord. 100 Goosebumps, livré en éclaireur (l’album sort le 20 mai), est évidemment irrésistible et épatant. On peut en dire autant de Keep On Telling Myself, le second instrumental sur les dix titres. Il faut oser cela aussi pour un premier album. Et il y a du Mogwai chez Fews. Difficile également de ne pas dire deux mots du somptueux Zlatan qui est avec ses deux minutes et quatorze secondes, notre morceau préféré. La référence au joueur du PSG (rappelons que le groupe est suédois) est possible, voire probable, même si le texte est allusif et hermétique. Il faudra que le groupe s’explique sur ça. Cette fois, Fews sonne clairement comme Motorama, en mieux. Terre gothique, cœur mancunien. La pulsation est accélérée. La voix vient de loin et a des allures fantômatiques. « Who said who said that I needed some God/To Spill you out, in mind/ He takes me apart/ Breaks my heart/ You Say I Need Some God/ You Say I’m living alone…Zlatan est un titre monumental, ample et percutant. Tout y est : l’aisance latine et la force slave, la technique et la puissance. Ça ne vous rappelle rien ? Imbattable mais toujours battu. Zlatan, le morceau est au rock ce que le joueur est au football : un horizon indépassable mais perpétuellement effondré.

Comme on en avait eu le sentiment avec Interpol, à l’époque de leur premier album, il n’est pas certain que jouer avec une telle formule permette de rééditer l’exploit que représente Means deux ou trois fois de suite. Ce premier album est un sommet d’imagination et une démonstration de force. A vrai dire, on s’en fout bien de ce qu’ils deviendront. Il y aura au moins eu ça : la joie de régner sur notre monde pendant quelques semaines. Souhaitons-leur de mourir jeunes.

Tracklist
01. I.D
02. The Zoo
03. Drinking Games
04. The Queen
05. 10 Things
06. 1000 Goosebumps
07. Keep On Telling Myself
08. If Things Go On Like This
09. Zlatan
10. Ill
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