FEWS / Into Red
[PIAS]

8.3 Note de l'auteur
8.3

Fews - Into RedCela commence comme dans un rêve : la batterie et la basse sont lourdes et fatiguées, le chanteur questionne un interlocuteur imaginaire en l’informant avoir voyagé et traversé de nombreuses contrées calmes et paisibles. « So what about you ? », demande-t-il résigné. Le dialogue se poursuit pendant quelques minutes jusqu’à ce qu’on découvre la vérité. « I’ve sold my soul to you in time…. Oh my god. » Un tapis de guitares électriques met le propos à distance, le renvoie au contexte mythique auquel il appartient. Quiet scelle le pacte faustien sur lequel repose désormais la musique de Fews : la paix contre les guitares, du temps contre des chansons. Trois ans après leur extraordinaire entrée en matière avec Means, notre album de l’année 2016, on ne s’attendait pas à ce qu’Into Red soit le décalque de son prédécesseur. On craignait sincèrement, pour dire la vérité, que le groupe américano-suédois ait du mal à enchaîner. C’était une erreur. La descente aux enfers s’effectue à tombeau ouvert, les pieds devant et le cœur en fusion.

Into Red est un poil différent. Moins taiseux et surprenant que Means, il s’inscrit plus nettement dans la veine historique électrifiée qui relie les groupes shoegaze, indé et punk des dernières décennies. Le disque est plus bavard des guitares et moins atypique mais tout aussi puissant et impressionnant d’initiatives que ce premier album. Paradiso est un morceau de promesses, répétitif et hypnotique, qui traduit assez bien ce glissement. L’intensité est intacte mais on se situe quelque part au croisement de Jay Reatard et d’Interpol, dans une musique obsessionnelle qui se termine dans un déluge d’étourneaux synthétiques qui rappelle les nuées croisées chez Joy Division. Fews enchaîne avec un More Than Ever qui pose au single parfait, énergétique et taillé pour la jeunesse. Le précédent album avait évité soigneusement ces démonstrations d’efficacité qui sont tout sauf faciles à faire. Into Red ne crache pas sur la notion de tubes. More Than Ever emballe l’amour, la peine et la passion en trois minutes et quelques. C’est une leçon de virtuosité que le groupe poursuit avec un Suppose évanescent et aux accents dream rock. Limits nous emmène en terres quasi gothiques dans un univers déjà fréquenté avant où la lumière est ténue et où les guitares angoissent en même temps qu’elles rassurent. On se retrouve là dans les territoires favoris de Fews : inquiets et cinématographiques, hantés par des femmes qui abusent de nous et nous font perdre pied. L’utilisation des synthés fait très années 80 et nous ramène aux origines d’un post-punk mélancolique et brutal qui est la matrice commune des membres du groupe. Le dernier tiers du disque explorera cet espace avec une forme de méticulosité sauvage, depuis le très classique mais magnifique par sa tenue et son amplitude 97 (l’autre gros tube du disque, avec de faux airs d’Editors des premiers temps), jusqu’à l’expérimental Over, fort en batterie et qui pourrait passer comme une chute de studio de Television.

Into Red bénéficie d’une production assez métallique et live à la Steve Albini. Cela renforce le côté américain du disque, l’inconfort qu’il produit et qui fait partie de ses qualités. Business Man qu’on n’avait pas forcément adoré à sa sortie prend tout son sens ici, dans une tentative de déconstruction du son du Velvet. Les deux dernières minutes sont toujours aussi ratées mais la tentative d’y aller est louable, d’autant qu’elle aboutit avec un peu plus de réussite sur l’Anything Else qui suit. Les Fews semblent s’amuser avec les sons nés dans l’Amérique de la fin des années 70. Anything Else est à cet égard une chanson intéressante : la voix est trafiquée et les effets d’électricité dopés comme le faisait le Jon Spencer Blues à sa meilleure période. Le sentiment d’urgence est omniprésent ; les chansons interrompues souvent après trois ou quatre minutes de peur de trop parler et d’ennuyer. On retrouve le Fews de Means sur un final instrumental donné en apesanteur et qui prend le temps d’installer son ambiance de Fiction. Après la cavalcade qui a précédé, ce dernier morceau nous fait prendre conscience qu’un rouleau compresseur nous est passé dessus et qu’on préférait le temps d’avant à celui-ci, celui d’hier à celui d’aujourd’hui.

Into Red est un excellent deuxième album. Juste moins marquant et moins décisif que le premier, il évite les écueils de la redite et du surplace, pour se tourner vers une musique inspirée et puissante, efficace et solidement ancrée dans l’héritage des musiques américaines. C’est un disque mélancolique et hargneux à la fois, séduisant et pressé, mais qui n’a pas l’originalité et l’amplitude sonique du premier. Majestueux et intouchables sur Means, les Fews sont descendus dans l’arène pour chanter et faire comme tout le monde. Ils gagnent aux points pour cette fois mais auront fort à faire pour rester en vie.

Tracklist
01. Quiet
02. Paradiso
03. More Than Ever
04. Suppose
05. Limits
06. Business Man
07. 97
08. Anything Else
09. Over
10. Fiction
Ecouter FEWS - Into Red

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