The (Hypothetical) Prophets / Around The World With the Hypothetical Prophets
[Infiné]

The (Hypothetical) Prophets - Around The World With the Hypothetical ProphetsIl y a des redécouvertes qui valent de l’or. Et cette réédition d’un disque franco-britannique datée du début des années 80 en fait partie. A plus de trente ans de distance, on n’ira pas jusqu’à prétendre que ce disque est un chef d’œuvre et on n’exclut pas tout à fait que l’histoire de son élaboration soit plus intéressante encore que la musique qui s’y trouve. Ceux qui s’intéressent à l’histoire de la musique pop, aux premières manifestations de l’électronique dans le rock, à Kraftwerk ou à Wire (pour ne citer que ces deux groupes) ressentiront immédiatement à l’écoute d’Around The World With The (Hypothetical) Prophets la nécessité impérieuse de l’écouter et de le réécouter pour tenter d’en percevoir la dimension historique. Disons-le : celle-ci est nulle. L’écho rencontré par ce disque à l’époque (1982) aura été proche du zéro absolu, ce qui n’enlève rien à son intérêt et à sa dimension pionnière. On navigue ici dans les eaux profondes de la pop. Tout est sombre. Les pépites sont rares et les croûtes-coraux abondent, comme figées pour l’éternité. Cet album est un OVNI, l’un de ces machins insensés qui valent qu’on sorte le sous-marin et qu’on se tape des heures de plongée sous une mer hostile pour les décrocher. Magie de l’époque, il suffit de tendre la main par la grâce d’Infiné qui vous livre à domicile. Il ne faut pas se priver. Le système est si puissant qu’il porte la résistance sur ses propres épaules. Le marché ne reconnaît pas les visages.

Avec un peu de bol, vous aurez déjà entendu parler de Bernard Szajner, la moitié française du projet. L’homme a aujourd’hui 71 ans. Dans sa jeunesse, entre 1979 et 1983, il a sorti 4 ou 5 albums de musique expérimentale sur lesquels il aura été l’un des pionniers de l’utilisation de ce qu’on appelait alors les «technologies laser». Pour le grand public, Szajner est l’inventeur de la harpe laser, cet instrument futuriste que Jean-Michel Jarre popularisa et plaça au cœur de ses grands shows internationaux. Il a fait d’autres trucs. Szajner a laissé un album intitulé Visions Of Dune, un truc sur lequel on tombe immanquablement quand on traverse adolescent une période Frank Herbert. Pour le reste, sachez que le Français a fermé la boutique au milieu des années 80, dégoûté par le milieu de la musique, pour se tourner vers les arts plastiques et le théâtre. Il a refait quelques scènes en 2012 mais ce serait mentir de dire qu’on a suivi cela. A l’échelle d’une vie, l’aventure de The (Hypothetical) Prophets restera peut-être sa plus belle mystification.

L’histoire démarre avec l’incident de Three Mile Island. Quelques artistes américains dont Bruce Springsteen organisent un concert de protestation anti-nucléaire au Madison Square Garden. De l’autre côté de l’Atlantique, Szajner et son collègue anglais Karel Beer, sont traversés par une interrogation : que se passerait-il de l’autre côté du Rideau de Fer, si un tel incident se produisait ? En l’absence de mégastars du rock, quels pourraient être les artistes qui s’exprimeraient et qu’est-ce qu’ils pourraient bien faire comme musique. A défaut de réponse, le duo décide d’enregistrer un morceau «à la façon de» ces compositeurs russes imaginaires. Ils se rebaptisent Joseph Weil et Norman D. Landing et se font passer, avec la complicité de quelques-uns, pour de véritables soviétiques. Le disque, à l’époque réduit à un seul morceau, aurait franchi les barbelés clandestinement pour alerter le public occidental. Oh bon sang, voilà un coup de génie. Le morceau est minimaliste, cold wave, au cœur du son glacé de l’époque. Szajner et Beer, inspirés par Burroughs et Gysin, y ajoutent la voix d’un dissident russe qui joue le rôle d’un scientifique soviétique rejeté par le régime. En face B, Back To Siberia fonctionne comme une version atrophiée du Trans Europe Express de Kraftwerk qu’il aurait dû être au départ. Au lieu d’énumérer les étapes d’un voyage en train, le narrateur égrène les villes qui abritent des goulags comme les stations du Christ. C’est efficace et imparable. Le disque atterrit chez CBS presque par accident. Il sort et les deux hommes sont invités à renouveler l’expérience pour donner du corps à la mystification. Ils inventent alors un nouveau morceau en l’honneur de Raoul Wallenberg, un diplomate suédois qui évita à des milliers de juifs hongrois de finir dans les camps de la mort avant d’être interceptés par les Russes et de finir perdu au goulag. Un album prend forme. Les Prophets se prêtent au jeu et rêvent un temps, porté par la force de frappe de CBS, de réaliser le hold-up parfait : sortir le disque dans des langues différentes pour inonder la planète. Des vidéos-clips sont réalisés pour Person To Person et Fast Food. Mais le méga-plan échoue comme de bien entendu. Les Prophets entrent dans la légende underground. Sans qu’on en connaisse les raisons, les deux hommes ont repoussé pendant 30 ans les offres de réédition de ces chansons, avant de consentir aujourd’hui. La réédition d’Infiné est soignée, et surtout complète, rétablissant l’intégralité d’une expérience inouïe et spectaculaire.

Ce sont tous ces morceaux qu’on retrouve ici. Et c’est une merveille pour l’oreille et l’intelligence. Les Prophets agissent au cœur du cut-up, de l’expérimentation de ces années-là. Ils coupent, découpent, évoquent les thématiques Ballardiennes (La Foire Aux Atrocités), la vie occidentale. Tout est concassé, découpé, assemblé, samplé. On flippe sévère à l’écoute de Back To Siberia. On rigole un peu sur Fast Food, titre rockabilly à la Tav Falco qui évoque l’apparition massive des fast-foods de ce côté-ci de l’Atlantique. On The Edge Of The White Zone recycle des annonces enregistrées dans des aéroports et dans le métro. Le titre évoque la mécanisation du monde, le conformisme et notre devenir-robot. En pleine Guerre Froide, le disque des prophètes est à la fois un témoignage musical et une sorte d’interrogation idéologique sur la place de l’humain qui a toute son actualité aujourd’hui. De Back To The Burner, le premier morceau né de cette aventure incroyable, à l’électronique hypnotique hantée par ce commentaire «en russe» au dernier titre Budapest45, on est saisi par la modernité de The (Hypothetical) Prophets, leur audace et leur sens des compositions. Le dernier morceau rappelle les premiers essais de New Order, à cet instant précis où le son de Joy Division se transforme en tout autre chose, lugubre et visionnaire à la fois. Le morceau Wallenberg, présenté ici dans sa version française, est saisissant. On pense immédiatement à l’écoute aux morceaux de A Certain Ratio et aux expérimentations Factory qui résonnaient du côté de Manchester à la même époque. On y retrouve cette même angoisse, cette même tension et cette même tentative de célébrer l’humain et son émotion par son contraire. Ici, c’est la parole, engagée dans un monologue scientifique, qui reste le seul témoignage du vivant. L’histoire de Wallenberg est bien évidemment centrale dans l’histoire intime du duo et de Szajner en particulier, qui passa ses premiers jours de bébé en 1944 terré dans une cave avec sa famille juive pour échapper à la déportation. « Qui sauve une âme de l’Alliance, sauve la création », répète le narrateur en boucle. Qui sauve une âme de l’Alliance, sauve la création.

Toutes proportions gardées, il est possible que sauver un tel disque de l’oubli soit un geste bien plus important qu’il y paraisse. Notre humanité reposera demain sur notre capacité à collecter les petits cailloux blancs laissés par le temps et qui composent notre âme fragmentée. Mieux vaut remplir ses poches avant l’apocalypse.

Tracklist
01. Around the world with the prophets
02. Back to the Burner
03. Fast food
04. I Like Lead
05. Person To Person
06. The Fisherman’s Friend
07. On The Edge of The White Zone
08. Wallenberg (french version)
09. Back To Siberia
10. Fast
11. Terminal New York
12. Budapest45
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