Dry Cleaning / Secret Love
[4AD]

8.4 Note de l'auteur
8.4

Dry Cleaning - Secret LoveDepuis qu’on est tombé transi devant les productions de Cate Le Bon, on s’est mis à fureter chaque nouvel artiste diligenté par elle. Et alors que son Michelangelo Dying trônait sur un de nos tops de l’année 2025, c’est avec le nouvel album de Dry Cleaning qu’on la retrouve. Et à la réflexion, cela tombe presque sous l’évidence, tant Stumpwork (2022), leur second album, semblait préparer le terrain à cette rencontre, dénouant les rideaux de guitares pour les entourer autour de leur récitante, Florence Shaw. À la réécoute de cet album qui divisa les fans de la première heure (ceux de New Long Leg, album plus bourru, en 2021), on comprend tout ce qui a pu susciter l’intérêt de Le Bon par cet élan arty. Alors, ce Secret Love : album du hiatus pop ou retour aux origines des plus rugueuses ?

Ce que l’amour crache, le pressing efface

Peu importe encore la réponse : dès l’ouverture, l’album trace impeccablement. Hit My Head All Day est étrange et entêtante, avec ces nuages psychés et planants dont se détache un ahan marquant le désarroi de Shaw au fer rouge. Le malaise du spoken word est là, et d’autant plus plaisant qu’il est porté par un agglutinement de matière musicale planant, s’étirant… mais un poil décalé, un peu comme chez Momus. Il est d’ailleurs admirable de remarquer la concordance entre la musique (parfois discordante, comme tournant à vide) et le détachement de Shaw, parallèle non des plus évident. Avec elle, on a comme l’impression d’avoir plongé dans un miroir déformant dont les formes seraient plus porteuses de vérité que la plus plate des réalités. Nous sommes donc enthousiastes quant au parti pris de la grandiloquence pop et de l’abstraction, que nous pensons plus audacieux. Il s’agira d’attendre la piste-titre pour plussoyer : Secret Love (Concealed in a Drawing of a Boy) est merveilleuse. C’est tout comme voir une chanson éclore, où Shaw laisse la chansonnette pousser en elle, avant un final éblouissant d’émotion, où l’allant des Cocteau Twins enrobe des paroles déchirantes de poésie : “Secret Love, concealed / In a drawing of a boy / In my room, in my books, in my… / Bigger than before”. En amour, nous sommes comme des lions aveugles tâtonnant dans le désert, à la recherche du mirage.

L’arrivée de Le Bon se fait donc sentir, mais avec l’élégance de ne pas être flagrante ; le temps d’un gimmick ou de quelques harmonies, subtilement. Ici, des voix d’hommes rappelleront The Human League ; de même que des groupes (post-)punk comme Public Image Limited ou The Stranglers n’ayant pas eu honte, le temps d’un accent circonflexe sur les synthés, à taquiner les ondes. My Soul / Half Pint nous rappellera I’m Bored dIggy Pop. Oui, il y a du The Fall aussi. Du Mabuses et Adam & the Ants, probablement… Laurie Anderson ? Tout cela se discute autour d’un saxophone qui, fidèle au compagnonnage de Le Bon, émarge en piste 5. Les chansons s’enrobent dans une sorte de papier musical, glacé mais discret. Un peu comme avec Wilco et Horsegirl, la productrice semble trouver la juste distance entre le groupe chapeauté et la valeur qu’elle apporte, évitant l’appropriation, privilégiant la respiration. Dès lors, la crainte que l’on émettait en fin de critique de son Michelangelo Dying se voit désamorcée.

Sentiments délicats : lavage interdit

Le phra(bla)sé de Shaw fait, lui, toujours son petit effet. C’est comme si les paroles fugaces se déversaient d’un journal intime, jetées à froid sur le trottoir, bien piétinées par l’indifférence piétonne, avant de se voir embrochées par des éclairs de guitare. Le bas-les-couillisme est grand, aussi gelé que St. Vincent, autre collaboratrice fidèle de Le Bon à laquelle on pense. Ce parler franc est une belle signature, mais qu’il s’agirait peut-être un jour de transformer, de crainte d’enfermer le groupe. Se voient consignés ici la solitude et l’anxiété sociale, la contamination informationnelle ou les rapports contrariés avec la famille (“You talk like a greeting card“) et les hommes, le temps d’un misandre et assassin “I feel resentment in my soul / Maybe it’s time for men to clean for like, five hundred years“. Evil Evil Idiot, chanson contre tout sermonnage dans laquel Shaw se contrefout de manger des aliments carbonisés, est remarquable : “I don’t want to be lectured“. Point. Nous, on a choisi depuis longtemps notre camp pour s’en prémunir : lire Léon Bloy. Pourra-t-elle franchir le pas de ceux qui savent, de ce qu’il retourne de l’animal humain ? De l’hypocrisie mimétique ? On ne sait. Mais il faut bien avouer que ce choc entre cette semi-conscience des choses et la crédulité subsistante est jubilatoire.

Et, étonnement des plus inattendu, la seconde moitié délaisse l’élan art pop pour un resserrement verbal plus proche du New Long Leg; elle est beaucoup plus sèche, loin d’être en panne. Chaque piste donne l’impression de suivre une saison de Fleabag après deux bouteilles, mais dont on découvrirait à la fin, tout déconfit, que la bière était… sans alcool. Quid de notre interrogation initiale ? On ne sait quoi répondre, tant cela contrevient à nos prospectives : ni l’un ni l’autre ; ou plutôt : les deux, précisément. Secret Love réussit à satisfaire les deux camps, quitte à perdre les plus férus de chaque. On reste néanmoins légèrement sur notre faim, convaincu qu’un grand groupe de rock n’a pas à se brider pour s’incarner, ni à chercher sa légitimité auprès de puristes pour qui la moindre génuflexion corporelle dépassant d’une corde relève du sacrilège. L’amour et le rock ne se lavent pas à 30°, à ce qu’on sache…

Tracklist
01. Hit My Head All Day
02. Cruise Ship Designer
03. My Soul / Half Pint
04. Secret Love (Concealed in a Drawing of a Boy)
05. Let Me Grow and You’ll See the Fruit
06. Blood
07. Evil Evil Idiot
08. Rocks
09. The Cute Things
10. I Need You
11. Joy
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