L’Hawaïenne : le problème avec La Femme

La Femme - L'HawaienneS’ennuyer est une activité noble s’il en est. Ce n’est pas le propre de l’homme (les animaux ne font que ça quand ils ont résolu leurs problèmes de survie) mais un vrai privilège qui vient récompenser un héritage ou un statut social avancé, une forme de récompense (pré-décadente) pour une vie réussie ou en passe de le devenir. A cet égard, le nouveau single de La Femme est un accomplissement. Tiré d’un EP à venir qui regrouperait quelques chansons ayant pour thème la Polynésie, donc les îles, leur imagerie, leur sensualité et leur musique, L’Hawaïenne, est un slow qui, d’après le dossier de presse, exalte la « relaxitude » fleurie (le mot est écrit en italique et doit donc être pris au 2nd degré). Tout un programme.

Avec ses 8 minutes et quelques, c’est à la fois un tour de force et un monument de vacuité musicale dont on ne sait trop quoi penser. La Femme est un groupe qui interroge, séduisant à bien des égards mais aussi foncièrement horripilant, un groupe qui sonne mieux que ce qu’il a à dire et auquel on fait, depuis pas mal d’années (et le succès venant), le procès en illégitimité dans les infracercles indé. La Femme est à la fois un groupe qui sonne bien, un groupe qui aligne les bonnes références, qui sait jouer du rock à guitare et manie à merveille la grammaire du rock indé français : des mots qui touchent souvent, un sens des rythmiques affolant, une classe folle, une voix sérieuse, grave et poétique, une présence scénique qui met tout le monde d’accord. Qu’est-ce qui cloche alors ?

Ce qui cloche

On se méfie toujours des groupes qui ont du succès et qui font l’unanimité depuis les Inrocks jusqu’à Télérama. La Femme fait partie de ces groupes. Mais ce n’est pas la seule raison. Il y a un truc chez eux qui ne colle pas : une énergie déviée qui ne renvoie pas aux racines du rock. Leurs voisins de label Frustration qui évoluent eux aussi dans un univers ultra référencé ont toujours échappé à cette accusation d’être taxé d’imitateurs, tant ils respiraient la conviction et dégageaient d’intensité. Là où Frustration est un groupe enflammé, la difficulté qu’on a avec la Femme est que le groupe finit toujours par renvoyer une image de technicité désincarnée, un manque d’implication qui fait passer leurs meilleurs exercices de style pour de la singerie. Est-ce à dire qu’il manque de la sueur et du déchaînement chez eux ? Sans doute un peu, même s’il ne suffit pas de transpirer ou d’arracher sa chemise pour nous convaincre. Ce qui cloche (à tort sans doute) avec la Femme, c’est que le groupe (qui ne calcule pas) sent la musique d’intentions plus que la musique d’offrande, respire la fabrication et le projet plutôt que la livraison et le marteau pilon. Cela n’est pas une question de décibels ou de tempo, plutôt ce qui sépare le chic du toc, une ligne indécise ou indistincte, où le groupe tombe parfois du mauvais côté, sans qu’on puisse lui en faire grief.

Avec ces huit minutes d’Hawaïenne, ce n’est pas le projet qui est en cause. La musique îlienne est bien fascinante et l’idée de s’y consacrer sur un single d’hiver est excellente. Il y a toujours eu une aspiration française à se délocaliser pour cueillir des vahinées et se mettre un collier de fleurs autour du cou. On a bien aimé Frankie Goes To Pointe à Pitre. Le morceau est beau, respecte à la lettre son programme, accompagné d’un clip somptueux. Le slow est efficace, jazzy, sensuel. La durée n’y est pour rien. Cela aurait pu marcher. Ce n’est pas nous qui allons reprocher au groupe cette ambition qui avons loué les qualités infinies (et infiniment supérieures) du UNSUI de Kris Dane l’an dernier, lequel en faisait mille fois plus avec dix fois moins de notes. Ce qui cloche ici c’est bien entendu le texte qui ressemble à une version ratée de Just Like Heaven, en même temps qu’à une déclinaison niveau CE1 de Saint John Perse. Cela ne sent pas les îles, cela ne sent pas la fleur. Cela ne sent pas la peau des métisses baudelairiennes, ni même les Marquises breliennes. La chanson îlienne en France a une histoire de couleurs et de senteurs que la Femme ignore et s’illusionne de raconter sans avoir fourni le travail nécessaire. On peut faire cela en langue anglaise (parler pour ne rien dire) mais cela ne fonctionne pas en français où la pop doit aller chercher du côté de la poésie pour produire des effets, sans quoi elle est juste tarte et bidon du genou.

Et puis un jour
C’était fini
On s est quittés
Sur le trottoir
Et on est partis
Pour une autre vie
Mais elle a laissé
Son fantôme de sirène. 

On ne peut sans doute pas s’en tirer sur ce thème là avec aussi peu, si on n’est pas Nick Drake ou John Keats, l’anglais toujours. Pas de mots qui claquent ou se cognent les uns sur les autres, pas d’images qui tiennent en dehors d’une sirène de supermarché, pas de parfums, pas de fruit. Cela ressemble à une carte postale bidonnée, à une fausse interview de Fidel Castro. Si l’ambition du morceau était de convoquer un souvenir des îles, la Femme a juste fait du hors sujet, même pas du couleur locale. Il manque un texte à L’Hawaïenne, un visage et un parfum de femme, un nom peut-être, des seins et des formes de fesses. Celle-ci donne le sentiment que la femme n’a jamais existé ou qu’on ne l’a jamais tenu entre les bras. C’est tout le problème de la Femme parfois : il y a le flacon, l’étiquette et le nom qui sonne bien, mais il n’y a pas l’ivresse. Ca arrive et ce n’est pas très grave. S’ennuyer est une activité noble…

Ecrits aussi par Benjamin Berton

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