Park / Park
[Vicious Circle]

8.6 Note de l'Auteur
8.6

Park - ParkL’équation n’a rien de compliqué et c’est d’ailleurs le groupe qui la pose lui-même : Frànçois Atlas + Lysistrata = Park. Demeure tout de même une inconnue : comment les univers de deux entités un peu singulières dans le paysage musical français vont-ils parvenir à accorder des différences qui ne les prédestinaient probablement pas à se rencontrer s’ils n’avaient pas partagé des origines communes au cœur de la Saintonge ? Le début de réponse plutôt convainquant entrevu avec le premier single Réveil Heureux est à la fois confirmé tout au long d’un album réussi et intéressant mais aussi infirmé par des pistes plus diverses que le groupe se permet d’explorer : Park n’est pas qu’un simple album de math rock aux textes précieux chantés en français mais s’avère plus varié, surprenant et audacieux. Pour qui aurait loupé les présentations, rappelons tout d’abord que Park est la rencontre de Lysistrata, jeune trio auteur de deux albums d’un math rock puissant, bestial lorsqu’il fricotte avec l’émo et au final particulièrement addictif, sortis sur le label bordelais Vicious Circle qui abrite également cette rencontre avec Frànçois Marry sans ses Atlas Mountains. Un artiste à l’univers aussi disparate que singulier, capable d’écrire pour les plus grands (Daho), collaborer avec les plus pointus (Crescent) tout en sortant ses propres disques sophistiqués, parfois empreints d’une préciosité toujours un peu suspecte quand il s’agit par exemple de s’attaquer au grand Baudelaire, mais qui, pirouettes après pirouettes, retombe toujours sur ses deux pieds, assuré par un talent éprouvé et reconnu (n’est pas pensionnaire de Domino recordings qui veut), une culture musicale généreuse et un insatiable besoin d’explorer de multiples facettes de son art, souvent en toute humilité.

C’est cette humilité qui le pousse à se cacher aujourd’hui derrière le collectif Park même si les efforts entrepris pour s’assurer que tout le monde comprenne bien de qui il s’agit n’échappent à personne. Car l’idée portée par le quatuor est bien d’emmener leurs publics respectifs, sans la moindre idée du nombre de dénominateurs communs, à se laisser aller les uns vers les autres, exactement comme eux l’ont fait dans le cadre de cette collaboration. Park n’est ni du Lysistrata, ni du Frànçois Atlas et c’est en même temps intimement des deux. On sent au fur et à mesure que le disque se déroule qu’il n’y a que très peu de calculs et que la démarche reflète avant tout une grande spontanéité. Forcément que les envolées électriques tiennent plus du trio ou que les quelques textes en français chantés par Frànçois ramènent immédiatement à son univers habituel. Mais peu importe en vérité qui compose, qui écrit, qui chante, qui joue ; les notes de pochette ne le mentionnent même pas. Park, le disque, enregistré entre amis du côté de la côte basquo-landaise chez Pierre Loustaunau (Petit Fantôme, ex-membre des Atlas Mountains) révèle donc véritablement un nouveau groupe amené à s’affranchir du pedigree de ses membres.

Si c’est donc du côté d’un rock mélodieux et chantant qu’il faut s’attendre à débarquer, c’est aussi que la formule s’apparente à l’évidente croisée des chemins entre les deux univers distincts : l’un s’engaillardit quand les autres s’assagissent même si sortir de sa zone de confort pour le premier et composer des morceaux parfaitement mélodiques pour les seconds ne leur a jamais fait peur. Alors, très vite, la collaboration perd en incongruité et gagne en cohérence et s’il fallait absolument trouver des parrainages, ceux de Pavement et de Sebadoh feraient sans doute largement l’affaire. Si Park se permet des explorations plutôt expérimentales avec trois interludes intéressants, voire franchement réussis comme ce Endabsorption qui conclut le disque avec ses bandes inversées, Park, l’album, propose un équilibre finalement assez académique entre des morceaux chaloupés et mélodiques et d’autres plus franchement rock, énergiques et énervés. A Day Older en ouverture est même une belle synthèse de cet esprit avec sa mélodie qui prend petit à petit de l’ampleur pour finir par exploser avec retenue. Elle pointe d’entrée l’ambivalence sur laquelle va se construire le disque entre d’un côté une véritable finesse dans la construction et l’exécution, petites trouvailles sonores et arrangements compris et de l’autre, une puissance rythmique et électrique qui demeure maitrisée, s’interdisant de partir dans tous les sens. Difficile en effet pour Park de s’affranchir de la densité rythmique de Lysistrata qui, tout aussi virtuose soit-elle, ne pêche jamais par excès de zèle. La version rallongée de Réveil Heureux ne perd rien en énergie et en fraicheur, bien au contraire : le morceau ne pourrait jamais s’achever qu’il en serait toujours aussi jouissif. Tout comme à l’autre bout du disque les 6 minutes un peu folle d’Easy Living montrent un groupe en roue libre qui se joue complément des codes et des structures pour bâtir le morceau qui reflète peut-être le mieux la génétique du disque, ce mélange intime de deux ADN distincts avec lesquels s’entremêlent des influences très diverses.

Parfois Park arrive à redescendre de quelques crans. Ghost commence comme une de ces ballades sublimées par quelques arpèges qui accompagnent une poignée de notes de piano tandis qu’au loin roule une batterie comme un orage au bout de l’horizon. Le morceau se tend, s’apaise, repart mais n’explose jamais vraiment. Tall Grass va même jusqu’à prendre des allures de slow à l’ancienne, mais alors du genre efficace, d’école. Cependant, impossible pour un tel attelage de sombrer dans une léthargie durable : Shannon, second (très joli) texte en français de l’album sur lequel plane l’ombre de leur consœur de label Shannon Wright, s’élance comme les deux précédents, un peu langoureusement, porté par la voix admirative et amoureuse de Frànçois Marry mais lorsqu’il se tait, c’est pour laisser le champ libre à une explosion puissante mais non sans nuance. Park évite avec soin le piège du monolithe et s’enflamme avec talent dans des circonvolutions électriques en dessinant des arabesques distordues.

Park x Park, la voilà l’équation finale. Oubliés les CV respectifs, le groupe réalise un premier album très réussi, intelligent dans sa capacité à s’affranchir de la personnalité des deux entités qui le compose tout en en conservant les points fort idéalement mis en valeur. Il s’inscrit dans le paysage d’un rock français jamais à court d’idée aux côtés de groupes aussi percutants qu’intéressants que Johnny Mafia ou leurs voisins de labels désormais séparés L A N E. Il s’inscrit aussi dans une histoire, celle qui associe depuis quelques décennies Saintes et le quartier Victoire de Bordeaux. Saintes, la ville de Total Heaven, le label et disquaire, de Dog Shop, inégalable groupe maison injustement méconnu alors qu’en deux albums, il avait tout pour être une référence de ce rock français et Bordeaux, là où tout ce petit monde déménagea dans la seconde moitié des années 1990 à deux pas de là d’où Vicious Circle perpétue cet esprit. Le rock est largement autant une histoire de passions et de rencontres que d’électricité. Park s’en fait aujourd’hui le garant.

Tracklist
01. A Day Older
02. Parksponge
03. Réveil Heureux
04. Ghost
05. Upon A Rose
06. Parksounds
07. Tall Grass
08. Shannon
09. Easy Living
10. Endabsorption
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