[Chanson Culte #41] – Tainted Love de Soft Cell, le tube nommé désir

Soft Cell ‎– Tainted Love L’une des plus chansons d’amour des années 80 revient de loin. Avant d’être le tube qui allait changer la vie d’un homme (Marc Almond) et de son groupe, les minuscules Soft Cell de Leeds, Tainted Love avait juste été pendant 15 ans un titre-four dont tout le monde se foutait comme de sa dernière petite culotte. Il aura fallu un miracle pour que cette composition de l’Américain Ed Cobb se transforme en un hymne générationnel : celui de la synth pop naissante, des amours synthétiques et de l’âge disparu des discothèques florissantes. Il suffit aujourd’hui que retentissent les deux premières notes de la chanson pour que la plupart des personnes sexuées (ou en passe de l’être) ressentent un immédiat picotement simultané de l’entrejambe et du cœur, que les langues sortent de la bouche et que les lèvres se mettent à embrasser l’air brûlant. Tainted Love est le single des premiers soirs, des coups tordus mais aussi des romances éternelles, celui sur lequel s’aiment les mauvais garçons et rêvent les jeunes filles en fleurs. La chanson est si chargée d’appétit et d’espérance qu’elle fait partie des rares morceaux à fédérer toutes les tribus amoureuses, straight et gay, jeunes et anciennes, romantiques et sordides. Qu’est-ce qui explique que ce titre convienne à tous ? Qu’est-ce qui donne à ce point envie dans ce morceau de faire l’amour avec le monde entier ? Qu’est-ce qui fait qu’on ait le sentiment d’être à chaque au début et à la fin ?

Bide et chanson

La naissance de Tainted Love remonte à 1964. Le compositeur américain Ed Cobb a 27 ans quand il signe cette chanson qu’enregistre la chanteuse Gloria Jones. Cobb a fait partie dans les années 50 d’un bon groupe appelé The Four Preps qu’il a quitté pour se consacrer à sa véritable passion : le son. Il abandonne la scène, signe quelques beaux morceaux dont le superbe Every Little Bit Hurts que chante Brenda Holloway et qui sera repris bien plus tard par les Small Faces. Cobb n’est clairement pas un faiseur de tubes quand la jeune Gloria Jones s’empare de sa composition. Cette dernière a 19 ans en 1964. Elle démarre comme chanteuse (d’appoint) au sein de The Blossoms, un groupe qui va connaître un grand succès à partir de 1962 mais ne s’imposera jamais véritablement comme une tête d’affiche. Gloria Jones compose ses propres morceaux sous le pseudo de Laverne Ware et en fourgue quelques uns aux Jackson Five. Mais elle se fait surtout connaître ensuite en Angleterre en intégrant le T. Rex en 1974, lorsque Marc Bolan se pique de musique soul et décide de faire de son rock psychédélique un spectacle soul. La jeune femme devient la petite amie officielle du chanteur avec lequel elle aura un enfant, Rolan, et est restée célèbre pour avoir conduit la Mini 1275 GT qui s’emplafonnera dans un arbre le 16 septembre 1977. Marc Bolan y perd la vie tandis que Jones se casse le bras et la mâchoire. Mais c’est évidemment une autre histoire. En 1964, c’est elle qui crée pour la première fois Tainted Love en face B de son single My Bad Boy’s Comin Home. Le single est un four et sa face B n’attire alors l’attention de personne.

Il faut attendre 1973 pour que le DJ anglais Richard Searling découvre, lors d’un voyage à New York, le disque de Jones et l’embarque de l’autre côté de l’Atlantique. Il passe le morceau en boîte en pleine période Northern Soul, au Wigan Casino notamment, et en fait un petit succès de discothèque, ce qui vaut à Jones, alors avec Bolan, de le réenregistrer en 1976 pour le faire figurer sur son album Vixen, disque produit par le leader du T. Rex. Deuxième tentative et deuxième flop monumental puisque la chanson, encore une fois, ne déchaîne pas les passions. La chanson n’en continue pas moins d’être jouée de temps en temps dans les clubs du Nord de l’Angleterre et on peut supposer que c’est là que Marc Almond, qui tenait le vestiaire dans une boîte de Leeds pendant ses études d’art, l’entend pour la première fois. Le jeune homme, fils de militaire dont les parents ont divorcé et qui s’est réfugié dès ses ans dans la musique pour tromper la solitude, a formé en 1977 avec un autre étudiant, Dave Ball, un groupe que les deux hommes ont appelé Soft Cell. Ball est enrôlé au départ pour soutenir les performances d’un Almond qui passe son temps à danser à poil en projetant des images de films et des diapos étranges. Le jeune homme semble alors plus intéressé par tout ce qui a trait à l’art contemporain mais se prête au jeu de la composition musicale et fait évoluer lentement le duo qui se met à donner des concerts à compter de 1979. Les deux hommes enregistrent un premier morceau pour le label Some Bizarre (pour une compilation où on trouve aussi le premier morceau de Depeche Mode) avant d’être signé sur le label Mute records. Mute sort un premier morceau du groupe intitulé Memorabilia qui est très intéressant avec le recul, mélange de synth pop speedé et de rap, mais qui ne fonctionne pas du tout. Le label a beaucoup de jeunes à promouvoir et laisse entendre à Almond et Ball qu’ils n’auront pas de seconde chance. Soft Cell qui a introduit quelques reprises dans son répertoire faute de matériel original suffisant hésite entre Tainted Love de Gloria Jones et une reprise de The Night de Frankie Valli. On ne sait pas trop comment le choix se fait mais Almond arrête finalement son choix sur Tainted Love que Phonogram sort en plein mois de juillet et qui cartonne aussitôt dans sa version originale et, très vite, dans une version étendue où figure au milieu de la chanson principale une reprise de Where Did Our Love Go de The Supremes. Le titre finit single de l’année et en tête des ventes de singles en 1981, lançant une success story qui ne s’est pas tarie depuis.

Le succès pour les nuls

Le succès de Tainted Love dans sa version Soft Cell repose sur quelques partis pris gagnants. Le single est enregistré très vite : en une journée et demi, par le producteur Mike Thorn qui bossera entre autres aussi avec John Cale et Bronski Beat. Thorne est un producteur solide et très professionnel qui, à cette époque, vient d’équiper son studio d’un nouveau bijou : un synclavier flambant neuf qui coûte alors aussi cher qu’une maison. Ball est émerveillé et voit immédiatement ce que ce synthé dernier cri peut amener si on mélange son son moderniste à son vieux Korg tout pourri. Dehors, la synth pop règne en maître et le son a tendance à s’unifier. Tainted Love en sera le reflet mais tout en se revendiquant d’un héritage Northern Soul chaleureux et vibrant. Le rythme de la chanson originelle est considérablement ralenti, ce qui déporte l’intérêt sur la voix de Marc Almond, dans une tonalité là aussi différente de l’original. Pas de chichi, ni de grand secret ici : Soft Cell est à la recherche du succès et ne s’attarde pas en studio. Le groupe enregistre la version étendue incluant le passage de la chanson de The Supremes et se sert de cette unique version pour monter le single. Almond ne grave que deux pistes vocales et choisit son premier jet. En un tour de main, l’affaire est dans le sac.

Avec le recul, le succès phénoménal du titre repose bien évidemment sur le choix de production : sonner dans et pour l’époque, tout en s’emparant d’un héritage qui remonte aux racines de la soul, mais aussi proposer une interprétation qui lorgne sans équivoque vers les performances, vocales et scéniques, des grandes gloires passées du glam telles que Bowie et Bolan, bien sûr. La figure de ce dernier flotte étrangement sur le succès de la chanson, à la fois parce que c’est parce qu’il lui voue un culte forcené que Almond s’est intéressé à Tainted Love, mais aussi parce qu’inconsciemment c’est le fantôme de Marc Bolan, aux cheveux noirs et à l’ambiguïté joueuse, que le chanteur de Soft Cell convoque lorsqu’il interprète le morceau sur scène à Top of The Pops. Tainted Love est un succès musical de son temps mais aussi l’occasion pour Bolan de faire la liaison entre le début des années 80, la fin des 70s et l’univers flamboyant des années 60 qui a inspiré nombre de hits de l’époque. Son attitude en plateau est remarquable : le chanteur est maquillé, androgyne comme Bowie, mais aussi un brin gothique, sec et économe de ses mouvements. C’est Bolan, bien sûr, qui donne les clés du personnage : désinvolte, pétillant et en même temps provocateur, romantique et intemporel. Tainted Love est la chanson parfaite, dans l’expression adolescente, mais aussi dans celle d’une sexualité vivace, libérée et gémissante.

Sometimes I feel I’ve got to
Run away I’ve got to
Get away
From the pain that you drive into the heart of me
The love we share

Seems to go nowhere
And I’ve lost my light
For I toss and turn I can’t sleep at night

Once I ran to you (I ran)
Now I’ll run from you
This tainted love you’ve given
I give you all a boy could give you
Take my tears and that’s not nearly all
Oh…tainted love
Tainted love

Now I know I’ve got to
Run away I’ve got to
Get away
You don’t really want IT any more from me
To make things right
You need someone to hold you tight

And you’LL think love is to pray
But I’m sorry I don’t pray that way

Once I ran to you (I ran)
Now I’ll run from you
This tainted love you’ve given
I give you all a boy could give you
Take my tears and that’s not nearly all
Oh…tainted love
Tainted love

Don’t touch me please
I cannot stand the way you tease
I love you though you hurt me so
Now I’m going to pack my things and go
Tainted love, tainted love (x2)
Touch me baby, tainted love (x2)
Tainted love (x3)

Orgasme cosmique et amour courtois

Pour la première fois, et parce que Soft Cell a su se débarrasser de l’allégresse-fanfare qui défigurait les premières versions, Tainted Love brille aussi par son texte. Almond ne retient du morceau qu’une phrase, la seule qui compte pour lui : Sometimes I feel I’ve got to/ Run away I’ve got to / Get away. C’est la phrase-clé du morceau, celle que Ball sert à merveille dans l’arrangement, le moment de la fugue, de la fuite éperdue et à perdre le souffle. Tainted Love est une chanson où l’on ne fait que courir pour se sauver ou au contraire se précipiter dans les bras du bourreau/amant/maîtresse mais que Soft Cell choisit de ralentir, suspendant avec brio le temps de la fugue pour en faire un temps d’arrêt, un temps d’indétermination où la peur et le désir se mêlent. Partir et fuir, ce sont tout ce dont rêvent les jeunes : partir de chez eux, partir de leur ville de province, quitter leurs parents, l’école, la médiocrité ambiante. Laisser le monde sur place et rejoindre la chaleur. Vivre leur vie. Foncer dans l’inconnu et baiser ce qui se présente, femme ou homme. On se fout bien alors qu’Almond soit gay (Frankie Goes To Hollywood n’arrivera que quelques années après). Ce qui compte maintenant et immédiatement, c’est la manière dont le désir grandit, s’accumule et diffère son explosion. Personne n’est dupe lorsque le texte déploie ses aises : I give you all a boy could give you/ Take my tears and that’s not nearly all / Oh…tainted love / Tainted love . C’est bien d’un orgasme cosmique dont il s’agit. Un orgasme que le rythme ralenti a prolongé au delà du raisonnable et qui répand des larmes de joie et de sperme sur le membre qu’on tient en main et qui, désormais, fait mal (Don’t touch me please I cannot stand the way you tease.)

Grâce à l’interprétation d’Almond, la chanson se pare de sous-textes qu’il est probable que Cobb n’avait jamais imaginés. Le morceau acquiert à travers son attitude de rockeur sa vérité et entame sa grande migration dans le coeur des auditeurs. Il ne reste qu’à rencontrer l’Angleterre de l’époque et à envahir les discothèques, les clubs. La rythmique plaît aux amateurs et aux amoureux de la nuit mais rencontre également la culture club naissante des discothèques de province, des dancings revisités pour l’ère synthétique. Peu à peu, et partout, le monde des clubs évolue : on passe des lieux de débauche, menaçants et réservés aux bad boys à des lieux de divertissement populaire. Les synthés ont ouvert un nouvel espace pour la danse où les jeunes viennent communier le weekend. Les discothèques sont chaudes et froides à la fois. Tainted Love est l’hymne parfait pour cette fusion des publics, la chanson fédératrice qui réconcilie tout le monde, rassure les parents (qui adorent ça) et nourrit d’ambiguïté les adolescents. Combien de premiers baisers sur Tainted Love ? Combien de (premières) mains dans la culotte ? De (premières) branlettes ? Le titre lui-même rend justice au phénomène : l’amour est souillé, coloré, répandu un peu partout, sous TOUTES ses formes et en tout lieu. Il y a chez Soft Cell une visée oecuménique instantanée et inédite, impossible à reproduire et après laquelle Almond courra en vain pendant tout le reste de sa carrière. Le chanteur essaiera de faire le crooner, de faire le romantique. Il déclinera son image de 1001 manières mais sans jamais réussir à reproduire le miracle syncrétique de cette entrée en matière.

La postérité de Tainted Love est de fait contrariée car non reproductible avec ce mélange de naïveté et d’innocence, cet équilibre magique des pôles. Les reprises qui suivent n’y arrivent pas : Marilyn Manson provoque un peu trop, tandis que Scorpions n’y comprend rien du tout. Du Canada, émerge avec Diamond Ring un prétendant sérieux avec ce Runaway Love qui en est une déclinaison magnifique. Mais il est trop tard pour cela. Les jeunes ne vont plus en boîte et le porno est partout. Tainted Love appartient à ce moment de l’histoire où la dissimulation (du gland, de l’amour) est encore là sans y être tout à fait. C’est la chanson du dévoilement qui marie l’audace et le déhanché d’Elvis, la sensualité soul sans qu’on y voit grand chose ou qu’on puisse le montrer aux parents, le parfait véhicule vers l’âge adulte et le passage à l’acte freudien. Fuir ou poser la main dessus. Maintenant ou jamais. Le seul instant où l’on existe avant d’exister.

Marc Almond est déjà la Grand Méchant Loup, celui dont on ne méfie pas assez, c’est déjà la coeur brisé, le copain qui file avec la fille plus jeune, l’amour qu’on gagne et qu’on perd aussitôt, le copain trop beau et qui ne nous regarde plus. C’est le sourire en coin, le verre de trop et les larmes sur l’oreiller tâché. Tainted Love est la chanson romantique qu’on écoute avant de tout perdre en croyant gagner. A la fin des fins, Almond chante comme Bolan mais ressemble de plus en plus à Klaus Nomi. Clown triste. On ne saura jamais si la chanson est triste ou joyeuse. La vie est un contresens.

Crédit photo : Discogs.

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