The Molochs / Flowers in the Spring
[Innovative Leisure Records]

8.8 Note de l'auteur
8.8

The Molochs - Flowers In The SpringC’est quoi cette m*** rétro ? On se croirait au Buffalo Grill.

Une personne sur deux réagira probablement comme cela à l’écoute de n’importe quelle chanson tirée de Flowers in the Spring, le nouvel album de The Molochs.

Ah, ah, c’est vraiment con de faire ça aujourd’hui. On dirait que ça date d’il y a 30 ans.

Au bas mot, plutôt 40 ans. Lucas Fitzsimmons, l’Argentino-américain qui écrit et chante toutes les chansons du groupe, est peut-être bien un homme du passé mais il faudra se lever de très bonne heure pour croiser un album de cette trempe et de cette qualité cette année. Leur précédent album nous avait convertis. Celui-ci ne fait que confirmer ce qu’on pensait : l’Argentin de Los Angeles est probablement l’auteur de chansons en anglais le plus inspiré et le plus doué du moment. Ce gars écrit comme il respire, avec les formes et les souffles hérités de quarante ou cinquante ans d’histoire de la pop derrière et devant lui. Difficile de concéder aux Molochs une quelconque modernité :  Fitzsimmons continue de chanter comme s’il était Peter Perrett, d’une voix nasillarde et qui nous ramène immanquablement aux jeunes années des Only Ones (c’était en 1978). Par moment, il se prend pour Dylan et le reste du temps pour une foutue réincarnation crâneuse de Lou Reed. Côté musique, les choses se compliquent. On peut tracer les influences du côté du Velvet Underground ou de The Smiths, de Dylan et de quelques autres (il y a un peu plus de Beatles ici que sur le précédent LP), mais il y a toujours un « petit quelque chose » dans la manière dont la mélodie progresse ou évolue qui nous fait dire que les morceaux n’auraient pas pu être écrits par quelqu’un d’autre. La musique des Molochs fait partie des rares musiques qui posent immédiatement au classicisme ou au standard instantané. On nous dirait que le gars a pioché dans les archives d’Alan Lomax qu’on ne serait pas surpris. La plupart des chansons ici sont délicieuses, irrésistibles et incroyablement bien écrites.

On peut s’amuser à les passer en revue pour faire l’article et saliver le chaland. Flowers in The Spring démarre avec To Kick In A Lover’s Door. C’est l’ouverture, normal, dira-t-on que Fitzsimmons y place une bonne compo mais bon sang, à ce point. Le titre émarge à un peu moins de trois minutes. C’est une chanson fantastique, un truc d’amour un peu dingue qui confine à la folie douce et s’appuie sur un texte surprenant, un brin anxiogène et poétique, une guitare smithienne (oui, il emprunte la formule déposée « two lovers entwinned » à Morrissey ici aussi) et un chant à tomber. « I am the most beautiful person that has ever lived », chante Fitzsimmons. « You wouldn’t know beauty if it kissed you in the night. Her giant eyes sadly under used. I crawled in the closet to escape but she followed me inside». La chanson est à la relance sur chaque couplet et toutes les vingt secondes, le chant l’amène un peu plus loin. C’est ce qu’on appelle une entrée en matière parfaite.

Titre 2. I Wanna Say To You. Pour ceux qui ne le savaient pas, leçon n°2 : la basse se joue parfois à deux doigts et suffit à faire un bon morceau. Cette fois, on fait du Beatles (le bassiste, c’est Mc Cartney Paul), mais au ralenti. Probablement un secret ramené d’Argentine. Il faut toujours ralentir le tempo pour faire affluer le sang dans les veines et accélérer la pulsation. I Wanna Say To You est produite impeccablement de sorte qu’on voit son schéma et chaque piste se décomposer devant nous et l’ensemble s’élever comme une tour Kapla sur le tapis de la salle à manger. Rien de bouleversant cependant : c’est juste du bel ouvrage. Comme si ça n’était pas assez, le gaillard s’offre un solo rétro virtuose en sortie. Rien à redire.

Comme on ne va pas les prendre une à une. On pourrait mais l’album fait 11 titres, cela risquerait d’être chiant. Il faut juste se déplacer pour les quatre titres qui suivent qui forment l’enchaînement magique qu’on retiendra de cette année en cours. A Little Glimpse of Death est un pur bonheur. C’est sombre et épique. Fitzsimmons, c’est Borges avec des yeux, mais aussi un gars qui doit taquiner le taureau à ses heures perdues. Les textes de cet album nous emmènent dans des recoins fantastiques et étranges qu’il faut absolument faire l’effort d’écouter. Ce n’est pas que du vent et du chant en l’air. Shadow Of A Girl est somptueux. C’est une chanson d’amour un brin fantomatique, poseuse et classe comme l’histoire d’un amant qui doit la garder dans son slip. « Shadow of A Girl. The one i cannot touch. I still hear it speak. Shadow of a girl. Cannot sleep with me. Oh god, just one more time. » Peter Perrett est dans l’ombre et a enregistré un message pour dire : « My name is Peter Perrett and I approve this song. » Fitzsimmons peut faire du blues et ne pas passer pour un gland. Flowers in the spring est un titre carrément country avec du piano de far west, et des filles qui dansent sur la scène, tandis qu’on joue aux cartes. Il faut savoir le faire. Ambiance Saloon. On préfère quand même quand le chanteur fait la leçon à sa nana dans Pages of Your Journal. Ce qu’elle prend. Il y a des types qu’il ne vaut mieux pas chercher. Il y a tellement de dédain et de distance dans le chant. La guitare acoustique est assassine et donne le sentiment de ne pas y toucher mais on peut être cruel et savoir que c’est nous le dindon de la farce. Le contrepied final relève du grand art. The Molochs font du rock comme si Alex Chilton et Tav Falco étaient tombés amoureux. Ils se nourrissent sur la bête. Le problème, c’est que First Time I Saw you est presque aussi bon que les quatre précédents et que les cinq qui suivent. Vous voulez vraiment qu’on parle de Too Lost in Love ?

Il n’y a pas un seul mauvais titre ici. Tout est bon. Alors où s’arrêter ? On va juste dire que And She’s Sleeping Now est notre préférée. On pourrait écrire dix pages dessus. C’est d’une beauté sidérante. Lou Reed. Du niveau de Sunday Morning. C’est juste une nana qui dort dans son lit. Elle a une couverture sur le visage. Elle tient l’oreiller, « noir comme la nuit », et il pleut dehors. « When the rain gets louder.  What goes on in her dreams ? ». Tout est parfait ici. On tue pour moins que ça. Il y a des cordes à l’arrière-plan qu’on entend juste suffisamment pour savoir qu’elles y sont, un violon, et sinon juste deux accords de guitare. C’est LA chanson de l’année pour nous, celle qu’on écoute trente fois de suite sans se lasser et qui nous rappelle pourquoi on a jamais aimé les filles. On peut revendre toutes les images de la création pour regarder cette fille dormir pendant les trente prochaines années. On voit exactement ce à quoi elle ressemble, même s’il ne dit pas un mot sur son visage. Vous n’êtes jamais tombés amoureux au premier regard ?

Too Lost In Love est meilleure et plus dynamique que toutes les excellentes chansons du dernier album de Peter Perrett. Avec un peu de bol, on peut dire que She Glows est un poil moins intéressante. C’est comme du Syd Barrett en un poil moins bien et oui, peut-être la seule chanson qui coince. Alors Fitzsimmons se reprend pour terminer avec All The Things That Happen To Me. Il défit Barrett sur le pré, 10 Margaret Street in Cambridge. Dos à dos et on fait dix pas avant de tirer. La ruse, c’est de croire qu’on fait du folk anglais alors qu’on fait du blues américain. Big bang. Homme à terre. C’est Maradona qui gagne avec la main de Dieu.

Flowers in the Spring est l’album qu’il vous faut. C’est un album qui fait grandir, un album pour les vieux. On peut échanger au moins sept ou huit rayons de sa discothèque contre une simple galette pressée. Ca fait de la place et ça évite de casser sa tirelire pour aller réécouter des trucs moisis. Vive le futur.

T’avais pas dit au début que tu le noterais un peu moins bien que le précédent ?
Jamais de la vie. Celui-ci est encore meilleur.
Ouais, ça s’écoute avant le Buffalo. Ils servent encore la petite salle apéritive ? 

Tracklist
01. To Kick in a lover’s door
02. I Wanna Say To You
03. A Little Glimpse of Death
04. Shadow of A Girl
05. Flowers in The Spring
06. Pages of Your Journal
07. First Time I Saw You
08. And She’s Sleeping Now
09. Too Lost in Love
10. Wade in Water
11. She Glows
12. All The Things That Happen to Me
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