Et si un des très bons albums de l’année (et on peut maintenant le dire, il y en a eu quelques-uns) était l’œuvre de musiciens quasiment inconnus enregistrant au fin fond du grand ouest, entre Vendée et Deux-Sèvres ? Après tout, cela fait tellement longtemps qu’on ne se laisse plus prendre au piège des diktats pour se faire sa propre idée qu’on ne serait plus à une improbable surprise près. Récemment, en 2022 on se souvient, débarqué de quasiment nulle part si ce n’est pour une poignée d’initiés de l’immense A New Kind Of Summer de National Screen Service qui avait tout emporté sur son passage et sur les pas duquel, ça n’est sans doute pas un hasard, marche sans vergogne la tête basse mais les guitares en avant Up de Ursa Pops. Yohann Bordage, le niortais à la tête de cette petite affaire artisanale n’est pas à proprement parler un inconnu mais reconnaissons qu’il faudra être doté d’une bonne culture de l’underground français de la deuxième partie des années 90 pour se souvenir des productions confidentielles de son micro-label Loretta, mu par de solides convictions DIY ancrées dans un microcosme d’activistes punk féministes pour beaucoup basés dans le petit village d’Oulmes, planté en bord d’autoroute A83, au milieu des champs et des méga-bassines, là-même où, 30 ans plus tard, a été enregistré Up.
Quasi-anonymat de rigueur oblige, on ne sait pas grand-chose d’autre à propos d’Ursa Pops et si l’album ne sort qu’aujourd’hui en vinyl, étonnante collaboration entre Loretta et le label punk de Sao Paulo TGR Sounds, il a en réalité vu le jour au printemps dernier. C’est que le groupe et le label (qui ne font qu’un comme il est de rigueur) a dû subir les affres inhérentes aux petites productions indépendantes, entre retards incompressibles et soucis techniques malvenus qui n’ont fait que rendre ce disque encore plus désirable. C’est que depuis le mois de mai, il en a eu du temps pour faire ses preuves et installer ses 14 titres dans un paysage musical d’une belle richesse. Le petit garçon qui pose fièrement avec son t-shirt « Niort » au bord d’un lac que l’on devine alpin ne savait sans doute pas encore la place que prendrait la musique dans sa vie, qu’il enregistrerait et sortirait même des disques identiques à ceux que ses parents passaient dans le salon familial le dimanche après-midi. Influencé par toutes les grandes scènes rock indé du début des années 1990, Yohann Bordage s’est avec le temps extirpé de l’urgence lo-fi qui caractérisait ses premières sorties pour se pencher, l’âge et les influences aidant, à n’en pas douter, vers l’importance à donner aux détails, aux arrangements et à la variété d’influences patiemment digérées.
Bien sûr, à bien l’écouter, on en retrouvera traces de ces anglais et de ces américains fondamentaux dans les chansons de Up mais l’essentiel n’est pas là tant Ursa Pops parvient à dépasser ces influences pour se créer un univers personnel où résonne l’électricité de compositions à l’esprit particulièrement affirmé, privilégiant la concision et le nombre, les ambiances changeantes, comme le temps, comme l’humeur, comme les envies ; celle de chanter indifféremment en français ou en anglais par exemple, mais un chant souvent mis en retrait, caché derrière les amplis. Il règne sur Up un état d’esprit assez surprenant, mélange d’espoir et de résignation, un peu mélancolique mais porté par une musique qui rayonne, véritable pop noisy captivante, lacérée de déflagrations soniques turbulentes autant qu’ornées de splendides guitares étincelantes. Tout aussi électrique soit-il, l’accueil dans le disque se veut chaleureux, annihilant les distances habituelles entre un groupe et son public ; Ursa Pops vous accueille dans son antre vendéen, un café, une bière, un bon disque à partager.
Bienvenus à la maison donc, sur un disque qui n’hésite pas à multiplier les ambiances. C’est qu’il y a au fond un monde entre Open Your Eyes, magnifique entrée en matière avec une intro ambient qui rappelle les travaux plus personnels de Yohann Bordage avec son projet Stelle comme plus loin le très bel interlude Analog et l’absolument tonitruant Fix qui renvoie aux jeunes années punk rock de la troupe, le souffle des Tascam 4-piste en moins et une jolie ligne de synthé venant apaiser l’ensemble en plus. Disque électrique par essence, Up regorge de titres relevés par un paquet de watts mais qui, comme le montrent La Source, Over The Sun qui nous fait traverser l’Atlantique sur les traces de Kim Deal ou de Stephen Malkmus ou Upstream qui file lui aussi bon train ne négligent jamais ce qui apparait comme une véritable signature, cette façon l’enluminer des brulots noisy compressés et distordus à coups d’arpèges cristallins et enchanteurs. Si l’album regorge de clins d’oeil malicieux, Hold On Molina et ses guitares folk éthérées est ouvertement un hommage au grand Jason Molina de Songs: Ohia disparu bien trop tôt il y a déjà plus de dix ans et quand Ursa pops passe en mode « rouleau compresseur sonique », cela donne Origami ou The Saddest Smile avec leurs petits gimmicks-madeleine et leur grosse rythmique baggy qui rappellent la porosité entre les deux mouvements.
Electrique, oui, mais fondamentalement pop et Introverts Of The World Unite, peut-être bien le titre de chanson de l’année le rappelle en renvoyant tout le monde tête basse, les yeux rivés sur les chaussures et pourtant, avec un morceau d’une telle morgue efficace, ça n’est pas bien compliqué de faire fièrement face. Plus loin, avec ses 3 minutes, Air a tout du tube de poche avec ses riffs entêtant et son refrain XXL qu’aucune foule de festival ne reprendra l’été prochain : dommage assurément. Débutant entre larsens assourdissant et arpèges de cristal, Roman est une très jolie balade qui ne va pas sans rappeler un autre groupe confidentiel mais ayant sorti deux albums majestueux, Ski Saïgon ; une ambiance que l’on retrouve en toute Fin de disque d’un groupe qui, un peu comme il se doit, baisse la garde et le rythme avec cette jolie chanson plus calme et un brin introspective. Mais dans ce flot de fulgurances à la fière allure, Desarme est l’incontestable sommet de Up, à la fois conduite par une rythmique de haute voltige qui vrombit, des guitares qui tournoient sans cesse, comme ce petit motif de synthé qui s’accroche à l’oreille sans peine qui en font d’ores et déjà un véritable classique du genre vu de ce côté-ci de la Manche et qui range Ursa Pops aux côtés des jeunes pousses que nous suivons volontiers ici, Cosmopaark, Sinaïve ou Lunation Fall.
Alors oui, incontestablement, Ursa Pops, ce groupe dont on ne sait pas grand-chose, qui ne semble même pas enclin à arpenter les scènes ne serait-ce que locales dans son coin de l’ouest de la France livre avec Up l’une des jolies surprises de l’année même si leurs suiveurs sur Bandcamp avaient pu voir le coup venir. Il est une nouvelle fois la preuve que la bonne musique ne se conjugue pas qu’à coup de grosses maisons de disque, de campagnes de presse bien ficelées et d’un marketing d’école. Dans l’univers des musiques indépendantes, là où le DIY reste une philosophie même si elle évolue au gré du monde qui l’entoure, on continue de se refiler les bons plans à la sauvette, sous le manteau et même si les fanzines ne sont plus vraiment photocopiés à la va-vite par des mains aux doigts plein d’encre, ils restent la bouche ; à vous les oreilles.

