Bleu Russe / Bateau
[Moulbert Records]

9.3 Note de l'auteur
9.3

Bleu Russe - BateauL’évolution du business de la musique a abouti à ce qu’on considère aujourd’hui le travail de Bleu Russe (et de quelques autres) comme l’un des plus singuliers, importants, courageux et géniaux de ce qui reste du marché indé. Entre le mainstream et l’indédominance incarnée par la branchitude wokiste pour magazines de luxe, existe une voie étroite qu’empruntent des héros modernes de plus en plus réduits au Do It Yourself, c’est-à-dire à une autoproduction de bout en bout qui inclut l’écriture, la production, la diffusion/fabrication et l’autopromotion. Ces artistes (on met ici Malon, Gontard, Augustin Rebetez, etc) peuvent parfois compter sur l’appui de labels sympathisants (Jelodanti, Petrol Chips, Quixote Music, etc) qui passent avec eux des alliances de circonstances et partagent une partie de l’aventure mais n’ont guère plus de chances d’émerger un jour au premier plan, tant la distance entre le premier monde (celui des supermarchés, des cercles de diffusion XXL) est aujourd’hui fermé et soumis à un ticket d’entrée culturel et économique hors de prix.

L’intérêt politique que représentent ces groupes et artistes, leur importance pour la survie des « musiques modernes » n’enlève rien à la qualité de leur art mais permet d’expliquer pourquoi on emploie tant de superlatifs pour décrire des œuvres que PERSONNE ne connaît et ne connaîtra jamais. Parmi tous ces types, Bleu Russe est probablement l’antidote le plus puissant à tout ce qu’on hait, le plus émouvant et le plus libre, le plus pop, le plus funky et le plus drôle. C’est une potion magique qui permet non seulement d’éradiquer ce qui fait l’ordinaire, d’expier la merde ambiante et d’y survivre mais surtout de prendre un pied fou dans l’irrévérence et l’humour noir.

Bateau, son nouvel album, qui est une sorte de suite à ses albums compilation intitulés Missives d’amour, fait la part belle aux featurings et collaborations, ce qui ramène autour du micro d’autres résistants connus (Biscornue Bitch, les Chevals Hongrois) ou moins (Musa, les Berges du Ravin). Les productions sont épatantes, montées avec trois francs six sous, une boîte à rythme, des synthés et cette voix habile et agile qui enfile les perles comme des missiles, aligne les punchlines et les rimes poético-politiques comme à la parade, en même temps qu’elle s’amuse de sa propre humilité, de son insignifiance et jubile aussi devant tant d’audace. La musique de Bleu Russe agit comme une confidence subversive, une blague entre potaches qu’on prononce et dont on se délecte dans le dos du prof, des parents, du président de la République,  de l’autorité et des puissants. Elle offre le même plaisir régressif et absolu que de pisser dans la piscine ou de fourrer des morceaux de sucre dans le réservoir d’une décapotable.

Bateau n’a absolument rien à voir avec son titre. L’horizon du voyage se limite à explorer notre quotidien, à ouvrir les yeux ce qu’il y a autour de nous, et c’est bien suffisant. C’est un nom commun pour un disque hors du commun. Les premiers titres sont dark et probablement pour partie improvisés. C’est le cas du flot de conscience qui se déverse sur Bref, déroulé hip-hop du pauvre qui grince et remonte depuis le caniveau. La chanson est un parfait lancement au titre qui suit, plus méchant et agressif (et pas seulement en direction de Guillaume Canet, tête de turc qu’on retrouvera un peu plus loin et jamais à son avantage). Lorsque Tombe la Neige est désespéré, produit comme si la chanson entière allait tomber (avec son chanteur) dans un trou noir. Les paroles sont brillantes. « Quand tu vas mourir tu vas clignoter un peu avant de disparaître comme dans Streets of Rage 4. la baston s’arrêtera pas pour toi…. Tu peux m’appeler David, mais tu peux m’appeler MERDE. Plus je mets du déo, et plus je pue… . » La densité des images déprimantes est sidérante, plongeant l’auditeur dans une noirceur paradoxalement vivifiante. Il faut bien la légèreté easy listening de Biscornue Bitch pour illuminer le génial La Solution Finale. Là encore, c’est la rencontre entre la voix enfantine de la chanteuse et l’enchaînement de punchlines radicalement anodines, hilarantes et ultraréalistes qui fait la différence (« je fais une réunion avec trois participants pour organiser les jeux olympiques avant qu’ils ne soient mobilisés par thanksgiving« ). Le refrain « qu’ai-je donc fait pour mériter la solution finale ? » est à l’avenant : décalé et brillant. La production s’étouffe sur de vieux standards US avant qu’on ne rebascule sur la noirceur d’un Zboob, qui figurait sur la compilation French Armada de votre site préféré.

Difficile de prendre les titres un à un et d’en vanter les qualités, mais c’est pourtant ce qu’il faudrait faire. Ce Bateau présente un tel foisonnement de genre, d’audaces, de libertés qu’on ne sait plus où tourner la tête. L’incohérence apparente définit en creux une direction qui est celle du plaisir absolu, de la joie de créer et de se prendre pour plus grand qu’on est. Y a-t-il une différence entre Gratte (avec Vestale Vestale au chant), sans doute enregistré sur le pouce ou en quelques heures de studio, et une production d’Ariana Grande ? Aucune dans l’esprit des auteurs. Bleu Russe souffle ainsi le chaud (le RnB, des chansons aux sonorités presque soul, hip-hop) et le froid, ces slams, spoken words, rap français désenchantés et magnifiques qui font pleurer et en même temps sont imprégnés d’un tel esprit de résistance, de dignité qu’on en ressort avec le couteau entre les dents et l’envie d’en découdre. David Island est splendide, politique et tellement bien vu. Les enjeux individuels (les fringues, le fils, la vie de tous les jours) sont entrelacés avec des observations macro (« Rance travail, France Lexomil », la « compét nation »). C’est du grand art, d’une justesse et d’une lucidité extraordinaires.

Entre chansons d’amour masquées  et aveux de fracasse (Tel James Davis), développements surréalistes (la beauté triste et onirique de la Déconfiture, chantée par les Berges du Ravin, groupe ami de Clermont-Ferrand) ou rap punk (à chiens) comme le Cantique de l’espoir avec les Cheval Hongrois, le résultat est bouleversant et inspiré.

On se situe avec Bleu Russe à une sorte de sommet créatif du lo-fi, à des niveaux qu’on avait pas croisés véritablement depuis les albums initiaux de notre ami Babybird au milieu des années 90. On y retrouve l’engagement vital, les facéties, l’humour et en même temps un vrai talent pour composer des titres accrocheurs et fédérateurs. On ressent la fraternité qui est sans doute à l’origine du beau On Saura Jamais, surfant sur le piano comme on descendrait une piste de ski. Le final est plus inquiet, plus complexe et brouillon en apparence, sans doute un peu moins réussi à cet égard. Les structures sont moins tenues, renforçant un sentiment de folie et de perte de repères que les textes soulignent. A l’exception de Grève d’organe, amusant et qui fait presque tâche pour sa lisibilité à la Bobby Lapointe, le ton général s’assombrit encore pour confiner au n’importe quoi destructeur. Rien ne repousse sous un En Roue Libre foutraque, alors que l’artiste poursuit sa bête noire Guillaume Canet sur un Guy hardcore régressif et sonique. C’est le seul petit regret qu’on aura ici : le manque d’une grosse chanson enlevée et décisive pour finir. On sort de Bateau comme on est rentrés, avec la désinvolture d’un Outroduction, et l’idée qu’on est pas passé très loin du monument absolu.

Bateau fait partie des albums qu’on écoutera avant de se pendre ou de manger des chips.

Tracklist
01. Introduction
02. Bref
03. Lorsque Tombe la Neige
04. La solution finale (feat. Biscornue Bitch)
05. Le zboob
06. Gratte feat. Vestale Vestale
07. David Island
08. Tel James Davis
09. La déconfiture (feat Les Berges du Ravin)
10. Cantique de l’Espoir (Grisélidis Réal) feat. Les Chevals Hongrois
11. On ne saura jamais
12. Sardine à la sauce
13. Protégez-moi (feat Biscornue Bitch)
14. Grève d’Organe (feat. Muda)
15. Guy
16. En Roue Libre (feat. Mc Sex & Sun)
17. Outroduction
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