Cela faisait un moment qu’on n’avait pas chroniqué un album d’une subdivision niche du rock comme la cold wave, d’autant que Sun Burns Out s’était taillée une petite part de marché avec les chroniques de Denis. Que la commu’ des garçons coiffeurs cinquantenaires se réjouisse : le hasard fait bien les choses, puisque TVAM vient tout juste de sortir Ruins, troisième album succédant à High Art Life (2022). Et celui-ci semble promettre de prolonger le froid d’hiver. La pochette annonce la douleur ; ce sera noir délices et torture, pour ceux qui la franchiront.
TGV dans la bruine
L’album de Joseph Oxley impose un décorum : prenez vos habits les plus sombres et brillants, et un billet pour un bourg paumé de Manchester ; à défaut, RDV à l’abbaye de Chaalis, vers Ermenonville. Un rassemblement vous y attend. Des sépultures, une armée de guitares se lève, grésillantes de leurs plaintes. Ruins sonne comme le tourment que préfiguraient les deux précédents albums : le plongeon dans la darkwave. Sur The Gloom, c’est tout comme si le chanteur de Nation of Language s’enténébrait d’un suaire, et tous les garçons et filles (tous grands, minces, d’un teint livide) battent la cadence de leurs cheveux de paille. Ces pénitents sont ici en leur maison, ressortissants d’un dieu disparu. Sur The Words, moment fort, on danse dans un donjon aménagé, et nos ombres se dandinent davantage, se détachant pour aller jouer aux osselets. Pendant que les garçons pleurent une larme de khôl, des squelettes encapuchonnés ornent les filles d’un collier de roses. Niveau atmosphère, on se situe sur du pur Drab Majesty : voix tombale, folie synthétique, sériosité de croque-mort et réverbération maximale. TVAM coche les attendus, et on reçoit notre frousse de plaisir congru.
Ce sont les Ruins chancelantes des années 80 que TVAM veut sonder. Depeche Mode y est une référence maîtresse, ici frigorifiée, et tous les mannequins de la fashion week lâchées en rase campagne contemplent une charogne, pour apprendre la Real Life. Bien sûr, les fantômes de The Sisters of Mercy et The Killing Joke sont conviés, bien qu’on s’étonne parfois d’entendre, du fond du cachot, des bribes d’un A-ha sardonique, quand ce n’est du U2 passé au congélo. Sur ce, on s’ennuie comme des Rats on Raft. On a l’impression de figurer au casting d’une série B 80’s ; comme figurants pour la scène de l’antre des méchants punks, type Cobra. Ou plutôt d’un film voulant faire genre.
Le GOTH du game ?
Le risque qu’encourt la cold wave (et cela ne vaut pas que pour elle), genre se pensant comme la traduction d’un autre genre (la new wave) d’une époque, elle, bien révolue – bien que continuant à hanter le présent – alors qu’elle n’en est qu’une variante, c’est bien le risque du chromo. Voire même, de la caricature. C’est le problème de multiples groupes, comme French Police, Cold Cave, TRAITRS ou ACTORS, talentueux au demeurant mais s’enfermant trop souvent dans les cases. Briser les codes, du moins les tordre n’est plus l’objectif ; c’est le code qui les dresse. C’est un peu comme voir des gens branchés avec des habits se voulant d’un style volontairement désuet, mais sentant le neuf et la production (le terme est un peu exagéré) “sérielle”. La musique de TVAM n’est pas faite comme un simple passe-temps ; elle ne manque pas de conviction, encore moins d’énergie… Mais bien d’une folie, d’un souffle enracinant cette synth pop dans une unicité, une sortie de route. Il s’agirait de “creuser une langue [celle de TVAM] dans la langue” de la darkwave, écrirait Roland Barthes. C’est dommage pour un genre pourtant si démonstratif, si évocateur, de générer pratiquement le même spectre d’images.
Après, il faut avouer que Ruins se laisse très bien écouter, le travail étant bien abattu. Mais on aimerait aller au-delà d’un simple “délire de / à la” pour aller vers le délire tout court ; celui de TVAM. Le dernier tiers se veut un peu plus lumineux. Sweetness & Light fait l’effet d’un tunnel nimbé de limbes luminescentes et bleutées, comme des algues nous tendant les bras par leur ondulation, tunnel s’ouvrant sur la tentation d’un jardin d’Éden. Mais patatrac, à la toute fin, l’œil se referme, et on retombe (ou remonte, on ne sait plus) dans le caveau. Pour retourner à la vi(ll)e. “Par [TVAM] on va dans la cité des pleurs ; par [TVAM] l’on va dans l’éternelle douleur”, chanterait Dante. Les damnés ont des nouvelles du paradis, à donner aux endormis. Il serait triste que cette musique ne se renouvelle pas. Il ne reste plus qu’à déclouer le cercueil et penser en dehors de celui-ci, pour voir si de ces planches surgit une “nouvelle vague” sombre.
Tracklist :
01. Comfort Collar
02. The Gloom
03. The Words
04. Real Life
05. Powder Blue
06. Follow Me Home
07. Winter Rose
08. In Memory
09. Love Like Glue
10. Sweetness & Light
11. The Haunted

