Triboulois / D’un ciel bleu
[Autoproduit]

8.1 Note de l'auteur
8.1

Triboulois - D'un ciel bleuDepuis qu’on a appris que Matthieu Malon, la tête pensante de Laudanum, revenait aux affaires, on a pas pu s’empêcher d’écouter le nouvel album d’un autre projet connexe tout aussi différent et passionnant auquel le musicien orléanais participe, celui de Triboulois. D’un ciel bleu inclut un EP regroupant cinq chansons écrites par le poète Yan Kouton, auxquelles s’ajoutent quatre autres titres exclusifs. Aussi, il peut se concevoir comme un album à part entière du chanteur, l’homme tout autant que le groupe derrière.

Tribulations à Tribouland

Il fait froid. Nous voilà balayés par les ondes réfrigérantes des grattes-ciel, traversés par des influx transportant le rythme d’un monde cyberconnecté. À nouveau possède la froideur des buildings glorieux s’élançant vers le ciel de Times Square, la transparence vitreuse des tours de La Défense, avant de nous fondre dans l’océan de pixels de l’ordinateur que nous alimentons : « Simple image, dans la course / Sa déchirure, impossible à rattraper / Avant de redevenir vague, presque fluide (x2)« . On pense bizarrement à Poupard, avec ce titre. Tout est signalétique dans cette nature bétonnée, alvéoles tout aussi naturelles à l’homme que les ruches des abeilles. À l’exception suivante : même sans intervention de notre part, un simple coup de vent suffit à les détruire. C’est aussi ce qui pourrait arriver à nos forêt de grattes-ciel.

Après le précédent album Dans un déluge (2022), Kouton prête de nouveaux ces mots à Olivier. Et dans sa bouche, souffle un doux vent pré-apocalyptique, celui d’un voile se déchirant : « Un corps à soi pour combien de temps ? » ou « Quand les immeubles s’écroulent, dans la cendre et la lumière artificielle« . Les gens vaquent à leurs occupations, tout semble se dérouler sur du papier à musique ; mais il se prépare dans l’ombre quelque chose : la promesse eschatologique d’un désastre muet, dont la fin sera tout aussi désastreuse, comme un 11 septembre mais ici purement accidentel, d’origine naturelle. Évidemment, viendront à beaucoup le terme houellebecquien à l’écoute de cette poésie urbaine et du pointillisme de ses détails, mais c’est plus encore au Don DeLillo de Cosmopolis que l’on pense, voire, plus approprié encore, aux romans infra-structuraux d’Aurélien Bellanger. Ressemblance du pur hasard n’altérant en rien la qualité du disque, cette science-fiction déclamée sur de la musique rappelle l’étrange incursion dans le théâtre avec son ouvrage Eurodance. Il fait encore frais dans les rues, mais la chaleur des villes qui s’éveillent ne va plus tarder.

Tintouin au ciboulot

Le spoken word de Triboulois n’aide pas à réfréner la comparaison, mais, concordance des temps, la tentative des rappeurs et producteurs Fuzati et Le Motel avec l’album Baltimore partage cette même angoisse existentielle de l’homme sédentaire dont l’unique panacée est le mouvement perpétuel. Au désabusement d’une inhumanité naissante de Fuzati se substitue ici la promesse d’une apocalypse à feu doux par Triboulois. On regrettera néanmoins quelques vers de Kouton ne se différenciant pas suffisamment d’une chanson à une autre, ainsi qu’une dimension abstraite, voire aléatoire, agaçant de temps à autre. On préfère, dans un registre voisin, les textes écrits pour Bertrand Burgalat, par exemple. Ils n’en restent néanmoins pas moins intéressants. Jamais les lignes de basses n’ont aussi bien tenu le front chez Triboulois. Les synthétiseurs de Matthieu Malon, eux, donnent à penser aux atmosphères à ciel ouvert de Ludovic Navarre (St. Germain) tout autant que les passages à vide de Gilbert Cohen, une fois les paroles mises de côté. On ne va pas faire du tort à Laudanum, mais on imagine bien Triboulois s’entendre avec la musique de Tillous, le temps d’une piste. Sur Autels, on entend une guitare électrique, mais on en a Cure. Pendant ce temps, les bouches d’égout exhalent leurs fumées montantes du macadam.

On retrouve tout ce qu’on peut attendre d’un bon album fait dans la confidence (sans même les chiants attributs allant régulièrement avec) : une bonne orchestration, une écriture raisonnée, une belle interprétation. On objectera peut-être la dimension arty de textes abstraits, bien sûr, mais cela appartient à la conception des choses. La voix blanche de Triboulois contient cette drôle d’angoisse sourde, et pourtant parfaitement audible, comme mise en veilleuse. La transition de la piste 5 au reste se fait sentir, sans pour autant déranger, l’écriture du chanteur se situant à quelques rues de Kouton. Alors avec Insurgé, on prend le grand large d’espaces bleutés, et on privilégie cette fois de vrais orques aux requins de la finance. Dommage qu’une telle voix ne goûte au chant. C’est ce que nous nous disons avant d’écouter la dernière piste, Et là maintenant, morceau rappelant étrangement, par sa musique, My Secret Garden de Depeche Mode. Quitte à mieux parer sa voix au chant, Triboulois peut se jeter avec confiance dedans, dans un saut de l’ange.

Tracklist
01. À nouveau
02. Sur des cicatrices
03. Jamais
04. À n’en plus finir
05. Autels
06. Regarde encore
07. À la bascule
08. Insurgé
09. Et là maintenant
Liens

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