Signal Faible / Nom De Domaine
[Microcultures]

9 Note de l'Auteur
9

Signal Faible - Nom De DomaineIls s’appellent Mathieu M. ou, tient donc, Mathieu M. aussi, Antoine, Laurent, Michaël ou Jean-Pierre ; Nicolas à présent. Ce sont parfois nos amis plus ou moins proches, connaissances de salles de concert ou de réseaux sociaux comme auparavant de coups de fils ou de relations épistolaires à une époque où les adresses au dos des jaquettes de cassettes démos ou des premiers singles étaient celles des parents. Ils sont ce que nous n’avons jamais été, des gars doués pour écrire de jolies chansons, ce qu’ils n’ont jamais cessé de faire, contrairement à beaucoup d’autres pour qui la musique ne fut qu’un passe-temps, une époque. Parmi eux, peu se sont approchés du succès des grands-frères, Dominique et Philippe, même de loin ; à part peut-être, donc, Nicolas Falez.

On le sait peu mais celui qui se cache aujourd’hui derrière Signal Faible, un beau projet autant intimement personnel que fondamentalement collaboratif fut lui aussi à ses débuts un éminent membre septentrional d’une (inter)nationale pop se disputant ici les faveurs d’une compilation cassette, là celles d’un artisanal label Auscitain ou prenant en main sa propre destinée. Dans la grande tradition indie-pop, cute, anorak, appelez cela comme vous voulez, l’aventure portait un nom idoine, Les Fleurs, dont il reste aujourd’hui quelques archives consignées sur bandes et même sur un joli 45 tours. Mais c’est l’aventure suivante, bien plus durable et influente qui fit toucher du doigt un succès du moins d’estime à la faveur d’une signature sur un label parisien en vogue soutenu par une major. Superflu puis Fontaine Wallace plus récemment jalonnent le parcours d’un artiste finalement trop discret mais qui contribue avec bien d’autres dont certains de ses invités, à nourrir la légende d’une underground pop qui ne singe pas ses cousins d’outre-Manche mais s’affirme dans toute sa merveilleuse singularité francophone.

En la matière, Nom De Domaine, ce premier et si ça se trouve unique album de Signal Faible coche un certain nombre de cases. Ni album solo, ni n-ième groupe, il se caractérise en premier lieu par l’envie d’un moment à assouvir puis par la belle liste des invités dont les portraits ornent les murs de la pochette, passés fréquenter le disque l’espace d’une session d’enregistrement pour y poser une voix, quelques notes ou un bout de batterie. Parmi eux, l’indispensable Christian Quermalet des Married Monk et son nouveau compère depuis Headgearalienpoo, Tom Rocton ou encore le musicien belge Thomas Van Cottom. Une belle bande d’artisans capable d’insuffler du bout de leur doigts délicats un supplément d’âme aux compositions d’un Nicolas Falez omniprésent à la tête d’un projet qu’il n’entendait surtout pas mener seul. Si on connait depuis longtemps les qualités du musicien qui n’a jamais cessé d’écrire et de sortir des disques, on est toujours autant emporté par son timbre chaud et rassurant qui s’accorde à l’unisson de cette pop boisée qui flirte autant avec le folk qu’elle s’inscrit dans une longue tradition d’ici, plus pop et dont Nicolas Falez fait lui-même partie, reprenant d’ailleurs en conclusion de l’album une des chansons du répertoire de Superflu. Si l’écoute de Nom De Domaine est aussi directement intrigante et s’avère vite passionnante, c’est probablement parce qu’elle ramène outre à l’évident sceau des Married Monk (Bocage par exemple, superbe de la la la champêtres) aux Objets ruraux des plaines du nord-est qui furent, au-delà de leurs petites pépites sacrément pop et gentiment noisy, une sacrée référence en matière de balades boisées et inspirées que perpétue le toujours discret Jérôme Rousseaux ou ailleurs, avec là un succès plus établi, un artiste comme Florent Marchet.

Des balades souvent empreintes de tristesse et de nostalgie, comme ces petits films super 8 ou VHS, 7 au total, soit une par chanson originale ayant précédé la sortie de l’album dans lesquels Nicolas Falez se met en scène dans les environnements qui ont probablement inspiré son écriture. Temps qui passe, souvenirs d’enfance, fraternité compliquée, amours qui filent, maladie insidieuse et mort inéluctable traversent ces chansons parfois amères mais aussi d’une infinie douceur, soulignées par des batteries balayées, des guitares léthargiques, un piano lancinant ou des cuivres chaleureux qui réchauffent l’album comme un bon feu la bâtisse du bocage mayennais où ces chansons ont été enregistrées. Ecriture, interprétation et arrangements sont à la fois sobres et soignés, témoignant d’une volonté d’être le plus direct possible, quasiment dans un esprit lo-fi mais sans rien sacrifier non plus à la qualité du rendu final dont l’écoute attentive révèle quelques craquements de parquet ou les chants des nichées voisines. On est à la campagne et il convient d’y vivre au rythme du temps qui s’écoule, sans jamais chercher à le bousculer par un excès d’électricité ou de BPM.

Et puis, au-delà du premier cercle, l’équipée se partage aussi avec d’autres invités vocaux qui apportent une touche elle aussi singulière au projet. Sur Par ta Petite Tête, on s’offre un décollage de toute beauté lorsqu’en fin de morceau surgit le duo Arlt qui s’appuie sur une véritable fanfare pour conduire le morceau vers les cimes des bois environnants. Mais c’est certainement Soustraction qui retiendra le plus l’attention, avec son improbable chorale façon Enfoirés de la chanson française qu’on préfère. Sur les notes du piano d’un Adam Snyder échappé depuis belle lurette de Mercury Rev et déjà partenaire sur La Chance de Superflu, déroulent une sacrée liste et une interprétation impressionnante de voix singulières qui s’accordent parfaitement, succession de duos éphémères dans lesquels aux voix puissantes d’Orso Jesenska ou de Nesles répondent celles plus fragiles de Bertrand Betsch ou d’Alexandre Delano, où les langoureuses Julie, Bonnie (Cornu) et Gasnier (Superbravo) font face à la morgue de Gontard et où la voix rocailleuse du patriarche de la bande, Sylvain Vanot, veille sur la douceur incarnée par la benjamine Lonny et sa voix fondante. Mais au-delà de cet attelage philatélique, la bande porte surtout une mélodie et un texte d’une beauté sans pareil que les mélomanes précautionneux feront entrer à coup sûr dans la playliste de leur propre cérémonie funéraire pour un au revoir plein de sensibilité et de poésie :

Imagine-moi au ciel si tu veux
Mais l’endroit que je préfère
C’est le coin de ta mémoire
Où je dormirai tout à l’heure.

finissent-ils par chanter en une tendre procession d’adieu choral, au pas lent derrière le véhicule sombre, portant fièrement la couronne des éternels seconds couteaux magnifiques de la chanson française. Celles et ceux que l’on a toujours préférés.

Alors, quand Une Lumière Neuve (Pour Une Vieille Nuit) se lève sur la fin du disque, reste une douce impression de plénitude absolument délicieuse. Nicolas Falez et ses comparses ont réussi, haut la main, à nous entrainer dans ce disque majeur, cette surprise automnale que seuls les plus fidèles avaient vu venir depuis quelques mois et le début de la distillation vidéo d’un album sacrément réussi. Et encore, contrairement à l’effet recherché, il règne sur Nom De Domaine une habile cohésion qui s’accorde assez mal de la singlelisation et c’est probablement aussi ce qui est en fait, titre après titre, son épatante force émotionnelle. Nom de Domaine n’a rien de l’URL que la modernité du vocabulaire aurait pu laisser entendre. Il renvoie à ces petits panneaux noirs qui bordent départementales et chemins vicinaux traversant nos campagnes. Le lieu-dit en question est un havre de paix où l’accueil des hôtes de passage, par la chaleur humaine qui s’en dégage, se transforme vite en une installation définitive.

Tracklist
01. L’Antijumeau
02. Soustraction
03. Bocage
04. Par Ta Petite Tête
05. Pizza
06. Alien
07. Ce Soir Particulier
08. Billy Cheval
09. Une Lumière Neuve (Pour Cette Vieille Nuit)
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